Desserrer mon étreinte

On rentrait d’une soirée chez ma soeur à l’autre bout de Paris. On était fières de notre mini humaine, décidément si patiente, qui avait enchaîné deux jours à veiller tard, et qui gardait son sourire ensoleillé malgré son évidente fatigue. Je la serrais dans mes bras, dans ce couloir grisâtre du métro qu’on traversait vite vite, pour l’arracher aux parfums d’ammoniac et d’errance. Oumi portait la poussette, le fatras de mamans, je portais notre plus que vive.

Et d’un seul coup l’irruption de la peur. À quelques marches de cet escalier où nous sommes bien une dizaine de noctambules pressés, le bruit sourd d’une détonation. La même menace qui passe très vite sur le front arrêté de chacun d’entre nous, la décharge encore pulsante d’un souvenir commun, quand on a appris, ré appris pour certains, qu’on n’était plus si protégés dans notre grande ville privilégiée. Et l’instinct, celui qui peut sauver, celui qui peut condamner en une fraction de seconde, l’instinct qui me saisit. J’ai notre fille dans les bras, je pense remonter, trouver une sortie, aller vers une porte. L’explosion vient du haut des marches, elle est entre l’air libre et nous, et pourtant mes pieds m’y dirigent. Avant que je n’ai fait deux pas Oumi me rattrape déjà, m’arrache à ma torpeur. Et ces inconnus, soudain ces compagnons de quai qui ont tous vu le bébé parmi eux, font cercle autour de moi.

Après c’est un enchevêtrement de voix, dont on finit par comprendre qu’un homme manifestement soûl a fait tomber un des écrans publicitaires du couloir précédent. L’explosion entendue était en fait le bris de l’écran sur le sol. 

J’ai mis de longues minutes à cesser de m’aggriper à Romy, qui s’abandonnait totalement dans mes bras. J’ai écouté son coeur contre le mien, j’ai échangé quelques sourires discrets avec cette femme qui a bien vu la terreur dans mon regard, et qui a posé sa main sur mon épaule pour que je finisse de descendre cet escalier. J’ai dit à Oumi, donne-moi dix minutes avec Elle. Et j’ai enfoui tout mon visage dans ses cheveux, pour sentir encore l’odeur de son corps vivant, que j’ai mis au monde et dont la responsabilité, me paraît parfois abyssale.

J’ai pensé à cette nana tellement chouette, coincée au Bataclan, qui depuis qu’elle en est sortie se bat probablement pour affronter le monde. À cette certitude que je ressens différemment depuis quinze mois, aux mille lectures de la maternité qui me renvoient au constat que donner la vie, c’est aussi donner la mort. Et puis j’ai desserré mon étreinte, pour que Romy aille profiter des pitreries de son autre maman. 

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Dans l’inventaire de la transmission, je crois que l’insouciance passe du côté de nos enfants. Les mères que nous sommes sont imprégnées d’une acuité presque douloureuse au réel, à ses promesses et à ses menaces.

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