Et reviens vite

Devenir parents, comme pour la majorité d’entre nous, a été d’accepter que désormais, les besoins, les désirs, le rythme d’un autre être que soi allait passer avant le nôtre. Et il y a un monde entre s’imaginer ce que cela représente, au quotidien, et vivre dans sa chair, lorsqu’on manque de sommeil, ou même lorsqu’on n’a pas envie de déjeuner à midi tapante, cette réalité du jour le jour.

Je me souviens des premières semaines, de cette ambivalence latente entre l’amour animal que j’éprouvais pour Romy, la fulgurance du devenir mère, et l’astreinte, démentielle, au bonheur. Le silence poli de ceux à qui j’ai rapidement osé dire que je n’aimais pas le congé maternité. Le sourire entendu des jeunes mamans, qui avaient encore en elles imprimé le souvenir brûlant de leur liberté mutilée. Et celui plus condescendant des mères d’enfants plus âgés, qui ont déjà atteint certains paliers d’autonomie de leurs petits et pérorent que non, ça n’a jamais été difficile. Car elles ont oublié, on oublie tous, et c’est sans doute la plus grande résilience de l’être humain.

J’ai très vite compris qu’il n’y avait pas de quoi me plaindre. Une réalité à apprivoiser, tout au plus. Romy a été un nourrisson facile. Elle pleurait peu, a fait ses nuits à trois mois, n’a jamais été malade au point que j’en perde le sommeil, et a globalement accueilli toutes les étapes à franchir avec une franche jovialité. Certains disent que nous, ses mamans, y sommes pour beaucoup. Je ne suis pas certaine d’être totalement à l’aise avec cette idée, car Romy façonne la jeune maman que je suis autant que mon état d’esprit influe sur son comportement. Et je ne la perçois pas comme un être littéralement modelable à l’envie. Elle a son caractère, mais j’admets qu’une part de notre équilibre s’est tissée dans ce dialogue silencieux des premières semaines. Un dialogue charnel, et dévorant.

Pourtant, je me souviens de cette phrase d’un membre de ma famille, lorsqu’elle avait 7 mois. Il me disait qu’à nous regarder, ça semblait éreintant de devenir parents. Il me disait ses appréhensions personnelles, et il me rappelait que j’ai sans doute surestimé ce qui peut se dire, et ce qui doit rester du domaine de la confidence. Car à bien fouiller dans notre nouvelle vie, nous étions déjà, à cette époque, des mamans épanouies, à l’aise avec le rythme de leur minie, et totalement rodées à l’imprévu. Mais cette vérité presque schizophrénique du devenir parent, j’ai compris qu’elle devait se vivre. D’ailleurs, j’y prêtais peu d’attention avant la naissance de Romy. Depuis, nous avons appris à être sereines face à nos contradictions.

Souvent, nous espérons que Romy va faire une longue sieste pour avoir un moment à nous, pour nous extraire du chronomètre et retrouver pour une heure ou deux l’illusion de disposer de nous-mêmes. Mais dès qu’elle est couchée, une fois que le thé est bu, que les mails sont triés, très vite elle nous manque.

Chaque matin, nous nous battons pour être la première à pénétrer sa chambre baignée de sommeil, et tirer ses rideaux pour découvrir son sourire mutin, encore tout chiffon. Après la course commence, et nous oublions que nous avons tiré au sort qui aurait la chance de l’emmener chez sa nourrice, quitte à être en retard.

Le soir, il est extrêmement rare que l’une de nous s’attarde au travail. Nous avons appris à nous organiser autrement, à avancer plus vite, à bavarder moins, à renoncer aussi à ce qui ne peut être atteint. Nous ne sacrifions pas ces moments en famille qui représentent pourtant notre seconde journée de travail. 

Lorsque Romy décide, tout à coup, de partir en goguette, quand elle se promène seule à quelques mètres de notre surveillance, quand elle se plonge dans un livre et nous laisse vaquer, nous soufflons. Un instant. Et très vite nous nous retenons de l’appeler, tant elle nous manque déjà. 

Nos silences, qui lui disent de trouver son propre chemin, cachent notre vérité de mamans : ce grand écart constant entre le désir de la voir gagner en autonomie, et l’envie pressante de la retrouver. Cette certitude invisible qu’en acceptant de sacrifier notre liberté à celle d’un enfant, nous avons choisi d’admettre que l’accompagnement vaut plus que la satisfaction personnelle – même si les deux se rejoignent au fond. Et je crois qu’il n’y a pas de plainte dans cette vérité, car elle n’empêche pas l’amour. Bien au contraire.

Alors quand notre fille s’éloigne, ma voix lui dit toujours de bien en profiter. Et mon coeur muet de vite revenir, car je pourrais vivre mille vies lovée contre son cou.

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