Nina des Caraïbes 

Une semaine rythmée par des réveils aurores, des centaines de kilomètres en voiture et un travail physique, attentif, sur le fil. L’inquiétude, la tension physique, ont fermé mon visage. Nous rentrons. Nous avons pris la liberté de préférer le train, Romy m’attend et ma collègue le sait. Comme chaque fois, me replonger dans les flots parisiens est pour quelques minutes une véritable torture. Le bruit, la course, l’électricité qui rode, je n’aime pas cette ville pour sa temporalité dévorante qu’elle impose en nous. Dans le bus, nous avons réussi à trouver des places assises, que nous savourons pour être restées debout des jours entiers. Mais très vite, je l’entends. Elle a vécu longtemps, disent les cales sur ses mains abîmées d’arthrose. Elle annonce d’une voix de baryton, sous ses airs de Nina Simone : « j’ai une carte handicapé, qui me laisse sa place ? »

Ma collègue et moi nous précipitons, nous sommes évidemment les seules. Elle peine à porter tous ses sacs, et dans le bleu délavé de ses yeux flotte un soupçon de gêne. Un cinquantenaire me lance sur un ton entendu : « gros handicap ! », – à quoi je réponds instantanément : « on ne peut pas savoir. » Il n’est pas content, le juge, que je ne plaisante pas avec lui. Il l’est probablement moins quand elle nous tend sa carte handicapé toute chiffonnée, l’air tremblant de celle qui a trop du se justifier.

Ce soir je rentre.

J’ai de soucis au ciel et des courbatures pour me rappeler que ce week-end avec notre minie est un cadeau renouvelé.

J’ai des projets plein mes sacs, et un dos assez solide pour les porter – Alors l’histoire de ce soir parlera de Nina qui a bien vécu et qui transporte ses cabas discrètement dans les bus parisiens. Nina viendra des Caraïbes, elle n’osera pas toujours demander de l’aide.

Je te dirai mon ange que lorsque la fatigue te dévore, elle ne fait jamais si mal que celle qui ronge nos ancêtres.

Que les chagrins, les maladies, les handicaps ne s’inscrivent pas en lettre d’or sur leurs visages parcheminés.

Qu’il faut tendre la main.

Laisser ta place.

Partager tes forces.

Que ta bienveillance ne sera peut-être pas de première mode, mais qu’elle dira de toi l’humanité que nous aurons tenté de t’apprendre.

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