Faiseur de mots

« J’écris pour me raconter ce que je n’ai pas bien saisi de cette réalité. »

Non. C’est pas ça. « Il paraît que toi aussi tu écris ? » Un peu. La pause du soupir. Un peu entre deux bus et l’ambition d’avoir une chambre à soi. Un peu mais sans précision, dans le simple but de ne pas perdre le fil, de ne pas m’oublier au bord d’un sentier dont un jour, je ne saurais plus de quel voyage il était le vestibule.

« C’est marrant qu’on n’en ait jamais parlé. C’est pour ça que j’ai fait ce jardin sur le parking, si tu dormais pas tu me verrais à 5h chercher les mots sous le tilleul. Mais ça vient pas, la langue me nargue. »

Je regarde Romy ramasser des bois écorchés dans l’herbe et compter les palettes. On vient souvent s’asseoir ici après le retour en vélo de chez sa nourrice, avant le semi marathon du soir. Les jours s’allongent, on les regarde bailler sur ces bancs de fortune – le jardin improvisé du voisin que je découvre faiseur de mots.

« Tu écris beaucoup ? »

Je prends des notes, certaines publiques, jetées ici ou bordées d’images que je collectionne pour créer plus tard le grand livre de notre famille. D’autre privées, sur mon téléphone, dans la marge de mes carnets professionnels, dans ma tête, murmurés. Je me souviens, comme je disais avant que je voudrais être écrivain. Comme je me suis toujours promis de savoir partir, pour trouver la parenthèse d’écriture nécessaire. Comme je n’ai encore jamais réussi à le faire, tant les urgences se multiplient, tant la disponibilité s’éteint en devenant grande.

« J’écris pour me donner rendez-vous sans avoir la moindre possibilité de défaillance. Ce n’est pas de moi que je parle, même quand vous lisez je. C’est de l’infime temps qui passe, et patine notre quotidien. Je parle de l’invisible, de ce qui ne semble pas compter, je parle de mon devoir d’héritage, la liberté, et de mon désir de transmission. »

Il s’en va, il doit préparer le dîner de ses enfants. Nous, on a quelques soleils aux joues et envie de traîner un peu. On se dit que ce serait bien, de faire rentrer toutes les vies dans une seule. Et puis on rentre, aussi, parce que le soir avance, et que le repas, lui, nous réclame.

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