Mon homophobie intérieure

Il y a eu ce vieil homme dans le bus, il se disait évangéliste, un père pour tous ces jeunes qu’il avait convaincus de faire confiance à Dieu, et qui me demandait devant Romy si son papa s’occupait bien d’elle.
Puis cette gérante d’un restaurant libanais en banlieue parisienne. Elle brassait un air chaud avec ses mains pressées, elle était commerçante et demandait à Romy : « Alors, elle est où ta maman? ». Notre minie avait hésité entre Oumi et moi.
Avant, il y avait eu les bandes de notre rue, à qui l’on n’a jamais donné la moindre explication. J’en parlais ici, je me félicitais d’une invisibilité que beaucoup combattent et qui nous permettait, à nous, les bobos perchées dans leur mansarde fraîchement achetée du 93, de passer inaperçu, au pire, de vivre paisiblement, au mieux.
Auparavant, il y a eu ce pharmacien, qui ne comprenait pas pourquoi cette prescription de PMA m’était faite alors que le suivi n’était pas déclaré à la Sécurité Sociale, et que je n’étais pas prise en charge à 100%.
Et ce technicien médical qui, lisant mes résultats d’analyse, me gratifiait d’un goguenard : « C’est le moment madame, dites à monsieur de ne pas lésiner, ni une ni deux, on ne vous demande pas votre avis et ça marchera vous verrez ! »

Il y a eu ces mots maintes fois éculés : « la personne avec qui je vis », « son autre parent ».
Il y a eu mille danses des foulards pour m’extirper de situations délicates. Ne pas dire l’homoparentalité. Car c’est délicat, de craindre que son enfant adoré soit confronté à la bêtise de l’adultat, de la voir ravie des regards tendres que tous ces inconnus posent sur elle, et de peser toute la teneur des mots que j’échange avec eux, pour ne pas qu’ils la rejettent.

Je ne dis pas, bien sûr, que tous la rejetteraient.
Le monde va mieux, et une famille telle que la nôtre peut aujourd’hui s’installer en Seine Saint-Denis sans craindre d’être pointée du doigt. Mais cette famille, qu’il nous a fallu bâtir dans la banalité des combats d’amour, est fragile de ses particularités.
Elle est forte de son métissage, et tremblante des milles couleurs qui la composent.
Elle porte fièrement ses héritages spirituels, et n’ose pas toujours argumenter quand elle célèbre l’Aïd et Noël.
Elle parle français et arabe, elle a deux langues maternelles et reste glacée quand quelqu’un, si sincère soit-il, s’inquiète que l’un prenne le pas sur l’autre. Surtout s’il s’agit de l’arabe.

Il y a eu, cet été, la prise de conscience acide de mon homophobie intérieure. Le trait grossit, mais la réalité était claire : j’étais de celles qui éludent, et qui n’y voient aucun mal.
J’étais ce jour-là entre Romy et les trois mamans croisées au parc depuis un mois. L’été avait cette lenteur qui permet de parler de tout et de rien, dans un babille sans conséquence. L’une d’entre elles a demandé : « J’ai vu ta fille avec une autre femme, les cheveux longs, une brune. C’est sa nourrice ? »
« Sa nourrice ? Non, j’en doute, elle ne viendrait pas aussi loin de chez elle. Elle ressemblait à quoi ? » 

J’allais changer de sujet, par réflexe.
Mais j’ai pensé à ma Romy, au milieu de ces enfants qui seront l’an prochain ses camarades de classe. A son innocence au monde, à tout ce qu’elle ignore du combat que nous lui laissons déjà en héritage. On dit que chaque enfant doit s’écarter du sillon parental, qu’on ne peut que faire l’éclairage doux sur sa route, et garder la porte ouverte en cas d’intempérie.
J’ai pensé que cette fois, elle méritait mieux que mes pirouettes.
Que je ne pouvais pas toujours m’en sortir indemne, sous prétexte de pudeur.
Qu’il me faut apprendre plus de transparence, parce que là où je n’ai jamais eu besoin de me définir par mes amours, elle, aura besoin de s’appuyer sur une irréductible dignité pour grandir telle qu’elle est : la fille adorée de deux mamans.

Alors il y a eu ma voix un peu trop forte, comme toujours quand je suis mal à l’aise : « Ah oui, ça devait être sa deuxième maman. Ma Femme. »
L’argument d’amour, en espérant que ça passe. Romy continuait à jouer, elle n’a pas entendu un mot de nos échanges. Elle n’a pas vu le jour d’après mon hésitation quand nous nous sommes installées à côté des mêmes mamans, et mon soulagement intérieur quand elles ont partagé leur goûter avec nous. Elle n’avais pas vu, des années auparavant, ceux qui ont déserté notre mariage, qui n’ont pas répondu présent, qui ont buté à l’examen de tolérance sous prétexte de convictions. Elle ne sait pas encore, que certains préfèrent leur idée du monde, au monde réel. Alors qu’aurait-elle pu entendre des blessures et des victoires dont elle remet chaque jour les compteurs à zéro ?

Il y a eu ce petit pas, cet été.
Dire ce que je ne dis d’ordinaire pas, pour elle, pour sa fratrie à venir, pour ne jamais qu’elle croit qu’il faut taire notre famille. Dire le plus possible sous couvert de banalité, comme je l’ai toujours fait. Dire en espérant qu’un jour, il n’y aura plus d’effets d’annonce.

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23 thoughts on “Mon homophobie intérieure

  1. Oh…Tellement émouvant, ton texte, il remue des choses en moi.
    Lorsque mon meilleur ami m’a fait son coming out, j’avoue avoir été si triste pour lui…peur de la façon dont il pourrait évoluer, dans un monde certes plus « prêt » que par le passé, mais pas toujours si ouvert quand la situation devient plus « proche » que des grandes lois un peu lointaines.

    Et puis aussi peur pour tout ce qui l’attendait de combat intérieur, d’acceptation de soi, tout ce chemin difficile qu’il lui restait alors pour pleinement assumer, et que je suis fière aujourd’hui d’avoir vu mener à terme. Ce sentiment que tu évoques, que lorsqu’on est enfin en paix avec soi même, il faut se rajouter le poids de rendre les autres en paix avec soi également, et que ce combat là est un combat de tous les jours.

    Et puis, j’ai eu beaucoup de peine aussi à le voir déclarer sans équivoque, qu’il faisait un trait sur des enfants – assumer son homosexualité est une chose, l’assumer pour ses enfants, et face à un monde pas toujours prêt à l’accepter, lui, en est une autre, à laquelle pour l’instant il ne peut se résoudre.

    Je saisis d’autant plus la force qu’il vous faut, pour porter tous ce poids sur vos épaules, de devoir vous pousser sans cesse dans des retranchements, des élipses ou des justifications incessantes…tant de petites phrases dites en passant qui prennent tellement plus de poids pour vous.

    On oublie trop souvent que même lorsque l’homosexualité est ouvertement assumée, elle reste un combat, et l’homoparentalité encore plus. Tes mots résument tellement bien tout ça, et tu fais un travail tellement fort, à porter par ces annonces « courantes », la banalisation et l’acceptation petit à petit accrue, pour qu’un jour la société soit prête, et qu’il n’y ait plus « d’efforts » à fournir…

    Bref. Comme tu dis, tu lui laisses un combat en héritage…mais aussi et surtout, tu lui transmets le modèle qu’on peut y arriver, que le monde vaut d’être bousculé un peu pour que tout le monde y soit pleinement accepté,. C’est un travail de longue haleine, mais il vaut tellement la peine, petits riens par petits riens…Mais comme toi je rêve du jour où tu n’auras plus à te poser ce genre de questions.

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    1. Tu m’a touchée au cœur, encore une fois. C’est étrange comme tous les combats peuvent se ressembler, quand on parle de liberté d’être. J’ai la chance d’avoir été assez peu confrontée à l’homophobie dans mon entourage proche, et d’être une femme – fonder une famille reste bien plus simple pour nous que pour les couples gays à l’heure actuelle… et pourtant je comprends et sens tout ce que tu dis de lui. Je lui souhaite l’amour fou, celui qui libère – celui qu’il a peut-être déjà. Parce qu’ensuite, quand on l’a, n’importe quelle révolution devient possible. Quand on aime, on est tous bercés de banalité, heureusement 😘

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  2. Encore une fois, tu m’as émue, particulièrement lorsque tu évoques la désertion à votre mariage… J’en suis peinée pour toi et en même temps choquée de constater que ce type de réactions existe encore à notre époque. J’imagine que le temps fera les choses même si certains devront essuyer les plâtres pour les générations à venir. C’est comme pour tout, il faut des précurseurs et Oumi et moi en êtes.
    Une chose est sûre en revanche, c’est que Romy n’aura jamais à douter de l’amour de ses mamans pour elle et entre elles.

    Bises
    Cécilia

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    1. Il n’y a eu que deux absents à notre mariage, mais c’est vrai, ce sont des absences qui ont compté, parce qu’elles m’ont surprises. Chacune de ces deux personnes à fait ce choix en croyant fermement que leur manière de m’aimer était de rester en accord avec leurs convictions. J’ai appris qu’on n’est pas tous de la même humanité, la mienne est celle d’un accueil total des différences de l’autre, parce que je crois en cette richesse. Mais je sais que ça ne veut pas dir qu’ils nous jugent, ce n’est jamais aussi simple que ça… 😘

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      1. Merci de ton explication, je comprends ainsi qu’il ne s’agissait pas d’un rejet mais de convictions propre à chacun.
        C’est amusant mais en découvrant ta personnalité altruiste tournée vers l’autre, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec une amie, auteure de romans. Une amoureuse de l’écriture comme toi… 🙂

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  3. J’avoue que je découvre le schéma de votre famille via ce billet… Il est particulièrement touchant.. Je trouve cela merveilleux que tu assumes tout cela en grande partie pour ta fille, pour votre fille… Qu’il est dur encore aujourd’hui, de ne pas être « dans la norme » dictée par la société… Comme tu le dis, cela évolue et heureusement, mais pas assez vite ! J’espère sincèrement que vous n’aurez jamais à trop souffrir de la bêtise des autres…

    Virginie

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    1. Merci Virginie, je ne sais pas si c’est dur, mais je réalise parfois que ça se cache dans les détails, dans les remarques anodines et répétées, dans l’invisible au fond. Au final, ce qui compte, c’est la beauté de toutes nos valses pour trouver assez d libertés pour nous en moquer, non ?!

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  4. Quel beau billet ! Qu’il est dur à la fois de s’affirmer et de rester pudique… Oui, cette valse est toujours difficile: trouver sur quel pied danser au bon moment, sentir quand on préfère se protéger ou se dévoiler… Je trouve que t’en sors pas mal ! En tout cas, tu le racontes avec une belle poésie !

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  5. Ton texte me touche au plus profond de moi-même… J’y ressens tellement d’amour pour votre petite fille ainsi que la difficulté de ce combat chaque jour mené. Merci de faire entendre ta voix au travers de tes si jolis mots, merci de montrer que le monde est beau quand il y a de l’amour… ❤

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    1. Merci à toi d’être toujours si bienveillante. Je crois que au fond, toutes les familles sont uniques dans leurs « combats », et il faut parfois essayer de les regarder en face. Je ne suis pas très douée pour ça, mais j’apprends !

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  6. Quelle belle déclaration d’amour à ta petite fille et à ta femme ! ❤
    Tes mots me touchent, et je me retrouve beaucoup dans ton comportement : se taire parce que c'est plus facile. Tu nous décris avec une honnêteté et une douceur extrêmes ce combat qui est le tien, le vôtre, et qui sera encore malheureusement celui de votre fille. Mais j'espère qu'en grandissant, elle sera confrontée à une société de plus en plus tolérante.
    En tout cas, bravo à toi pour ce premier pas !

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  7. Texte franc et magnifique, empreint d’ambitions et de courage… Mais quel jugement sévère envers toi-même. Lâche du lest, vous êtes déjà allées plus loin que quiconque dans l’adversité, la différence, la tolérance. Regarde 5 ans en arrière et mesure le chemin parcouru. Tant de choses ont changé en si peu de temps, et je suis fière de voir les femmes que vous êtes devenues. Si comme tu le dis, le monde a évolué vers plus d’ouverture, le regard des autres demeure toujours une épreuve. Moi-même je le ressens au quotidien, mais je n’hésite pas à parler de vous, d’Elle, sans détour, en espérant comme toi qu’il n’y ait pas d’effet d’annonce. C’est mon combat quotidien, qui n’a cependant rien à voire avec le vôtre. Vous faites déjà tant pour Elle. Et je sais qu’elle surmontera les éventuels obstacles liés à la différence sans problème, grâce à votre soutien sans faille et votre intelligence de coeur. N’aie pas peur, tout ira bien. Et puis tu sais, la normalité… 😉

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  8. votre billet m’a beaucoup touchée. C’est tellement normal pour moi que je n’imaginais pas la peur que vous, comme mes amies, puissiez ressentir face à l’intolérance qui existe encore dans ce monde. Heureusement je suis intimement convaincue que c’est l’amour qui l’emporte toujours. Et l’amour n’a pas d’âge, de couleur, de religion ou de sexe….soyez très heureuses avec votre petite puce, elle a toutes les raisons d’être fière de ses deux mamans

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