{TAG} L’enfant que j’étais

L’enfant que j’étais, a passé bien des heures assise à la fenêtre. C’était une fenêtre oeil-de-boeuf. L’enfant rêvait sa vie, toujours ailleurs, toujours plus fort. Elle plissait des yeux pour sentir les battements de son coeur, et se disait tiens tiens, si je mourais le monde serait-il renversé ?
Si je partais, la vie serait-elle annulée ? L’enfant que j’étais a passé son enfance sur la corde raide d’une rêverie embuée : et ça fait quoi, dis, l’insouciance ?
Parce que je suis modèle, et sage, je n’ai jamais un mot plus haut que l’autre. Mais il y a eu les joues en feu, ce jour-là, quand on a pris nos vélos avec mon frère pour aller tout en haut de la butte du terrain vague, et que pour la première fois les mots sont sortis. Ce jour-là, à hurler des gros mots, la transgression ultime, la petite fille en manches ballons qui tout à coup sort de ses clous.
Si je filais en douce, histoire de voler des bonbons, est-ce que le monde serait moins acceptable ?

L’enfant que j’étais, a eu sa phase clepto. Des centaines de chewing-gums tirés à la machine automatique de l’Intermarché du coin. Avec les billets de la nourrice, pris dans son porte-feuille. Des trésors sucrés que l’enfant stockait dans un vanity en vinyle. Un jouet adoré, cette boîte à mensonges.
Dis toi, est-ce que le monde serait moins brillant si j’étais démasquée ? Quelques centaines de lignes de punition plus tard et un abonnement chez le pédopsy, définitivement, le monde étincelait en demies-teintes. Celles de la honte, de s’être fait prendre. Celles de l’envie, de reconquérir la confiance. Celles de toutes ces vies d’aventure que je ne m’achèterai pas avec mon maigre butin rendu et mes jouets confisqués pour l’hiver.

L’enfant que j’étais rêvait du gratin de courges de sa grand-mère, des Viennois au café, des oeufs mimosas et des choux-fleurs gratinés. Il n’y avait qu’aux coteaux, qu’elle suçait le bout de ses doigts avant de sortir de table.
Plus tard, l’enfant trempait ses lèvres dans le vin dilué à l’eau. Papa disait : elle peut essayer, elle apprendra à aimer. J’ai appris à déguster, rarement, toujours le velours brun méritait son plaisir.

L’enfant que j’étais, avait un matin mis toute sa fureur dans un mot griffonné sur sa porte. Elle était descendue, hésitante. Sa petite-soeur si pleine de boucles et d’amandes, est-ce qu’il ne fallait pas la sauver du monde sans couleurs, et l’emmener dans cette fugue ?
Il n’y avait pas de siège bébé sur mon vélo vert pomme. Est-ce que le grand départ est moins beau, si je délaisse ma soeur ? Est-ce que je ne vais pas m’encombrer avec un enfant ?
Elle a roulé jusqu’au bout du lotissement. La cage au coeur, les poches pleines de terreur. Ils diraient qu’ils l’aimaient, mais est-ce qu’ils l’aimaient avant de la perdre ? Est-ce qu’ils se demanderaient où elle a bien pu partir, du haut de ses 9 ans?
Au bout du lotissement, c’était un cul-de-sac. L’enfant que j’étais est revenue penaud de sa première fugue, et n’a jamais retrouvé le mot d’adieu scotché sur sa porte. « Va mettre la table ma grande », a du dire sa maman. Sur le visage un sourire entendu. Des miettes d’indulgences traînaient encore sous la table.

C’était une autre vie, qui la faisait rêver. Une vie où elle n’aurait pas été gauche. Où son nez aurait été moins cassé, ses yeux moins anodins. Une vie avec des copines surtout, et des copains, une vie sans rester assise à chaque récréation en attendant que le jeu des autres passe.

L’enfant que j’étais, lisait comme une droguée. Tout, à chaque instant, quelle que soit la fenêtre. Elle lisait les albums de Martine, et les contes de la Comtesse de Ségur, et le Club des 7, et le Readers Digest du cabinet de Roanne, et les romans de maman les livres au programme les étiquettes des vêtements les notices de cuisson des sachets de pâtes.
Un été, il y a eu ce pari fou et ce chiffre au bic appuyé, sur le questionnaire de rentré : j’ai lu 54 livres en deux mois. La maîtresse blafarde a balayé l’exploit d’un, c’est impossible, et l’enfant que j’étais a rangé sa fierté dans son tiroir à vengeances.

Aujourd’hui, avec son manque d’insouciance, son fléau physique, l’enfant que j’étais trouverait qu’elle a été follement aimée. Qu’avec tous ces voyages intérieurs, et cette éducation stricte, on l’a rendue forte, debout.
Qu’entre son visage et ses manières de vouvoiement, on lui a quand même offert le plus beau cadeau. Cette phrase sans cesse répétée par maman, qui posait sa voix sur mes paupières et disait comme s’il s’était agi d’un mantra : le monde a besoin de toi, ma fille.

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Allez vite lire les autres participations au tag lancé par Picou, ça se passe ici !

14 commentaires sur “{TAG} L’enfant que j’étais

  1. Nous n’aurions pas été copines d’alimentation toi et moi. Tout ce que tu as décrit, c’est ce que je déteste ! lol Par contre, on se serait rejointes sur la lecture 🙂 .
    Je suis admirative de la phrase que te répétait ta maman. Quelle splendide marque de confiance et d’espoir en toi !

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    1. En vrai je n’aime plus du tout les plats que je cite, mais la manière de faire de ma grand-mère était… Magique ! Et oui, tu as raison, ma maman nous a fait un cadeau immense en nous élevant ainsi 😊

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  2. rho punaise. J’ai les larmes aux yeux. Mais quelle participation! Quelle beauté dans tes mots, quelle tristesse, quelle vibration, quelle ardeur…Si tu voyais déjà la vie avec tes yeux d’aujourd’hui, pas étonnant que tu aies été à part, tu étais déjà loin devant nous… Merci beaucoup.

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    1. Oh là là mais non, pas devant vous, sur un autre banc dans cette grande cour d’école qu’est la vie… En tout cas merci d’avoir lancé cette jolie initiative, c’est toujours tellement joli de se rappeler l’enfant que l’on était 😘

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    1. Merci à toi, j’ai adoré ton article ! Écoute l’enfant a grandi d’un coup en rencontrant l’amour de sa vie. Ça m’a ouvert sur un autre monde, plus oriental, du partage et de la joie. Aujourd’hui j’attache vraiment une attention particulière à cette question de l’éducation à la joie. Comment transmet-on à nos enfants une certaine inclination au bonheur, vaste programme !

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  3. J’ai sursauté, soudain. J’ai été à l’école à Riorges (2ans), j’ai travaillé aux Coteaux (une année, un été). Je n’étais toujours que de passage, pourtant c’est tellement ma région de cœur (pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la raison).
    Ce texte est superbe, merci de ce partage 🙂

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