La seule question

A dix-sept ans, je suis partie de nuit pousser la porte paternelle. Les retrouvailles de l’adolescente furieuse que j’étais et de l’homme nouvellement divorcé, à qui je n’avais plus parlé depuis longtemps, se sont égrenées au fil d’une nuit à fumer des gitanes, lire l’avenir dans un verre de whisky et poser les fondations d’une vie commune.
Son visage était grave, balayé par les insomnies d’un pari insoutenable : essayer d’être soi, recoudre peau à peau la vie espérante, à quarante-cinq ans passés.

On n’était pas du genre père et fille, on n’était d’aucun genre entre le vouvoiement, la révolte d’amour pour celle qui serait ma femme, l’envie de bien faire, l’autorité, le chagrin maternel insondable et finalement l’amour qui ne parle pas toujours la même langue. Mais on était en vie, prêts à la patience. C’est ce qui nous a toujours reliés, cette patience attentive à l’autre, ce désir de le laisser venir dans ses inexactitudes, quel que soit le combat.
J’ai vécu presque deux ans dans ce tête-à-tête soudain, extirpée in extremis du théâtre d’un divorce sanglant. J’avais sauvé ma peau, en lui demandant de m’offrir la seule chose dont j’avais besoin : une porte ouverte, sans le moindre questionnement.
Papa s’est tenu à sa promesse.
L’enfant qu’il avait vue grandir ne devenait pas la femme qu’il souhaitait.
Je n’étais sans doute pas pire, j’étais cette sorte de jeunesse à laquelle rien ne l’avait préparé. J’allais très vite, je tutoyais l’audace, je parlais de noblesse de coeur et refusais de plier sous l’invective adulte.
Après les étincelles, il s’en est contenté.
On a pris les boulevards de cette vie commune, on en a fait des vernissages, une passion dévorante pour l’art, des soirées télé et familiales, un foyer quelque part. J’invitais souvent mes amis à la maison. Je me souviens de réunions épiques, où le masque de nuit de ceux qui parlaient fort n’était certainement pas de ses codes. Mais il a patienté.

A cette époque, il me confiait parfois qu’au jour de sa mort, la seule question importante à ses yeux serait : est-ce que j’ai aimé, et est-ce que j’ai été aimé ?

Mon père, cet homme d’argile qui faisait des ballons avec ses gants chirurgicaux lorsqu’on était enfants, pleure aujourd’hui son propre père spirituel. Le professeur qui l’a escorté dans son devenir professionnel, et son devenir homme. Je le revois caché derrière ses lunettes en demi-lunes, je l’entends encore lutter intérieurement pour cette astreinte d’amour qu’il nous dédie. Il est de ceux qui viennent de loin, d’une éducation velours et camisole. On ne parle pas toujours la même langue, pourtant depuis cette nuit d’hiver où nous avons posé les règles du jeu de notre relation, il n’y a jamais dérogé, et moi non plus.

Je crois que l’on peut dire que vous avez aimé, et que vous êtes aimé. Qu’il a aimé, et que vous avez été aimé de lui.

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA

Publicités

10 commentaires sur “La seule question

  1. Il m’a dit la même chose cet été: « ai-je aimé? Ai-je été aimé? » Et au fond, il a bien raison. Papa a tout compris, je crois, même s’il est toujours difficile d’exprimer ses sentiments 🙂

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s