A cette âge-là, on est déjà dans le déconstruire

Depuis quelques semaines, la grande majorité des interdits que je pose se soldent par cette remarque désinvolte de notre minie : « Hé oui, c’est que pour les garçons ! »
Ma puce, ne grimpe pas sur le canapé tu risques de te faire mal – Oui maman, c’est que pour les garçons. Non Romy, je ne veux pas que tu cours quand il y a des voitures – Bah oui Oumi, c’est que les garçons qui courent. Mon coeur, range tes jouets, je ne vais pas le faire pour toi – Non maman, je veux faire comme ly garçons.

Et ça, sans qu’aucune de nous n’ait jamais prolongé à l’intérieur de notre foyer le moindre diktat de genre, formées et alertes que nous sommes à la question. Pire, nous habillons Romy au rayon garçon la plupart du temps, elle n’a jamais porté de kiki dans les cheveux et fait des « check paupiettes » en gloussant avec ses oncles plus que des révérences.

A une époque, je me définissais comme féministe de religion. J’ai orienté toutes mes études en fonction de ce choix, décidé d’assumer mon grand amour et englouti des milliers de pages de littérature spécialisée, avant de m’avouer que je ne ferais sans doute jamais de thèse sur l’excision (l’un de mes sujets de prédilection), mais que ça ne m’empêcherait pas de porter haut l’étendard féministe, à chacun de mes pas.

Avec le temps, à force de remarques en coin, je me suis assoupie. Non pas que j’ai de nouveau plié aux nombreuses manifestations quotidiennes de la domination de genre, mais j’ai fait taire ma colère, préférant appliquer dans mon jardin secret les principes qu’hier encore j’imposais dans toute discussion.
Je me rassurais en me répétant que ce que certains prennent pour de la docilité chez moi n’est qu’une autre forme d’intelligence, moins frontale, plus souple, qu’à force de ménager ma tranquillité je pouvais bien renoncer à tout militantisme, c’était mon droit.

Et puis, l’inégalité de faits, je la tutoie chaque jour de ma vie.
En étant mariée à une femme.
A une femme musulmane.
Une croyante dont les parents sont issus de l’immigration.
Je suis de celles qu’on ne remarque pas parce qu’elles ont toujours l’air de s’accommoder, parce qu’elles savent envoyer valser les assignations et ignorer les insultes de la société. Mais l’inégalité, le domination invisible, je lui tiens la main depuis des années, je connais chaque trait de ses visages.

Les bien-pensants, ceux pour qui c’est culturel, ceux d’une autre génération, les ouvertement racistes, les jaloux, les indifférents coupables, les amoureux des commérages, les hommes forts, les femmes faites hommes pour ne plus être femmes, les racistes purs et durs, les racistes « mais tu comprends », les nantis qui préservent leurs privilèges de classe, les effrayés, ceux d’un autre temps, les bigots, les inconnus du bout de la rue, les journalistes qui font l’impasse, les militants qui pratiquent la politique de la terre brûlée, les médecins violents… Les visages dans la foule. La foule partout dans nos vies, à chaque instant.

C’est vrai, avec le temps j’ai fini par ronronner sur mes droits, jusqu’à attendre Romy et me sentir de nouveau responsable face à l’avenir. Depuis, j’essaye dans chaque domaine de sa vie de ne pas reproduire le carcan genré qui m’a tant étouffé. Je lui répète inlassablement « Non, ce n’est pas que pour les garçons. Les garçons et les filles peuvent faire la même chose, il suffit de le vouloir. C’est pour une autre raison que je t’ai demandé de ne pas faire de haute voltige dans le salon / rester près de moi dans la rue / ranger tes jouets à leur place. »

Ma fille me regarde avec cet air ouvertement dubitatif de l’enfance. Je vois bien qu’elle a déjà intégré cette hiérarchie selon laquelle « il » peut plus que « elle ». Indulgente avec ses mamans, elle ne nous contredit pas systématiquement mais sa réponse revient comme un métronome, nous rappeler à l’ordre. J’ai cherché au début qui pouvait bien l’assigner aussi bêtement à son destin de femmes dominée. A la bibliothèque ? Chez son assistante maternelle ? Dans la rue ? Dans les dessins animés ?

Et puis, une soeur m’a donné la solution hier. Je lui racontais mon désarroi face aux remarques de Romy, et elle m’a répondu, l’air de rien : « De toute façon à cette âge-là, on est déjà dans le déconstruire ».

Alors déconstruisons ensemble, ma joufflue, car je n’accepterai jamais de te livrer à un monde dans lequel tu ne pourrais pas tout, au même titre que tes homologues masculins. Tu grandiras cernée de questionnements, tu incarneras forcément aux yeux des craintifs le visage d’une intersectionnalité qui dérange. Et dans ces moments-là, Oumi et moi seront là pour murmurer à ton oreille que tu es l’architecte de ta propre vie. Tu peux tout, tant que tu y travailles et que tes valeurs humaines restent ton fer de lance.

IMG_5484

Récemment, j’ai eu le plaisir de recevoir un exemplaire de la revue Femmes d’ici et d’ailleurs, des éditions du 8 mars. Je vous la conseille ! Je reviendrai bientôt sur certains sujets du numéro reçu, je ne suis pas sponsorisée mais une petite bulle féministe ne fait jamais de mal !

www.editions-8mars.com

 

9 commentaires sur “A cette âge-là, on est déjà dans le déconstruire

  1. Misons sur la déconstruction alors ! D’après mon expérience, l’école apporte une bonne couche de conformisme social qu’il n’est pas facile de contrer. C’est une lutte de tous les jours… Haut les cœurs !

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s