Mon île déserte

Sur mon île déserte, je viendrais m’étendre parfois quand la journée est longue. Je fermerais les écoutilles, et boucherais la vue des faiseurs de miracles. Pour reposer mon corps fatigué d’entreprendre, je ferais son empreinte dans le sable chaud de la solitude. Capable de silence, à l’ombre des palmiers, armée de mes stylos, toutes mes peaux de romans, je viendrais quelques fois me cacher du réel, et regarder en face celle que je ne sais pas être.
La femme debout, efficace, généreuse, la femme armure qui n’est jamais atteinte par la violence du réel. La femme irréprochable, aimée de tous, la mère investie mais pas trop inquiète, l’amie disponible. La femme impossible, au sourire culpabilisant.

Sur mon île déserte, il suffirait d’une brise pour balayer la peur. Les genoux enroués se remettraient en marche, lorsque le ciel est bas sur les hommes menaçants, ils se mettraient en marche avec la dignité de celles qui ne faiblissent pas. Mes genoux délicats, foyers de mille courses, mes genoux invisibles qui portent le corps-monde vulnérable, marcheraient dans le sable. On dit que c’est un sport qui éduque et maintient. Et dans cette transhumance quotidienne, ils trouveraient au loin, ou peut-être au-dedans, la force vitale d’avancer un peu plus.

Sur mon île déserte, donner sans cesse puis se refuser à la dispersion, mènerait quelque part. Il y aurait cette lumière d’opale propre aux jours de miracle, des pousses de menthe fraîche sur le bord de la route ; Il y aurait comme souvent la musique sucrée d’un orient oublié, et sur mes chevilles les bracelets d’esclaves que je porte toujours lorsque je suis libre. Sur mon île déserte je serais tout et rien, il n’y aurait aucune menace à l’ambivalence. La joie, la peine, les navires lancés à l’aveugle entre les deux rives : ce serait le berceau et l’impasse, l’occasion d’inventer un sens au tourbillon.

Sur mon île déserte, je ne serai pas seule. J’inviterais les mots, mes compagnons de route depuis mon plus jeune âge. Ceux que je griffonnais sur les nappes en papier de la Pastorella. Ceux que je brodais dans mon sac à dos de lycée, ceux gravés au cutter sur une tête de lit en bois aggloméré. Les mots insolents écrits à la va-vite sur le panneau de circulation que nous avions volé. Des mots d’amour dilués au fil des pages d’écolières, format A4 et Clairefontaine. Les mots pianotés sur les 1000 blogs que j’ai pu tenir. Les mots prières, marqués à l’encre noire sous ma peau frémissante. Les premiers mots qui ont vraiment compté: : toi et Romy. Les mots à venir, que je ne cesse de repousser, comme si le risque était trop grand de parvenir enfin à tutoyer l’écriture qui me taraude.

Sur mon île déserte, le temps d’écriture ne serait pas celui de l’égoïsme ou de l’isolement. Il serait cette respiration qui me relie au monde des vivants. Et à Elles.

Et sur mon île déserte, j’inviterais parfois celles et ceux qui savent danser jusqu’à la nuit. Il y aurait probablement la chouette, l’amie de la maison rose, et mon tout jeune binôme. La première qui m’a appris il y a 10 ans que je pouvais être moi-même, la seconde qui m’encourage régulièrement à le rester, et la troisième qui prend ma main pour devenir celle d’après. Il y aurait ces visages dont une seule lune suffit à vous faire croire en vous. Mes soeurs de route, qui font leurs chapelles de joies et d’indulgences. Ces visages généreux, qui savent accueillir nos parts d’ombres. Nous ferions des banquets où je pourrais trinquer avec les femmes fortes, fragiles, les femmes d’ici et d’ailleurs, celles qui m’ont guidée ou abandonnée, les femmes de l’intérieur, sous les paupières baissées, les femmes exceptionnelles d’être simplement devenues elles-mêmes. Nous ferions de la place aux hommes nobles.

Nous saurions reconnaître qu’il n’y a qu’un seul monde, sur mon île déserte. Un monde à réécrire sans cesse, de l’aube aux naissances, un monde pour celles et ceux qui cherchent dans le retrait une chance de revenir à eux-mêmes et aux autres.

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA

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