Il y avait un phoenix, qui portait le monde

Je la regarde, je cherche dans ses traits l’indice délicat de la femme qu’elle deviendra, et je ne vois souvent que toi. La femme verticale. La femme de l’effondrement et des résurrections. Celle qui m’a dit un jour : « J’ai fait un garçon parce qu’il le fallait. Je l’aime plus que tout. Ensuite j’ai fait des filles, pour le monde, et pour moi. Pour me faire plaisir. »

Je la regarde, je la revois jaillir à la vie dans cette clinique où nous avons ri. Je ne savais pas qu’elle porterait ton visage. A son arrivée, l’obstétricienne a dit : « Mais c’est vous ! ». Je l’ai regardée, je n’y ai vu que Mona, et toi. Les joues roses, le menton volontaire, le regard dur comme un silex. Quelque chose déjà de la bravade, un regard comme une leçon inaugurale.

Je la regarde et je vois l’héritage, ce que tu m’as transmis de rêves, de peurs et de révolutions. Ce que nous avons vécu ensemble, dans la connivence d’une nudité parfois trouble. Se regarder en face : la maman que tu es, celle que je deviendrais, et entre chacune d’entre nous le flot de vie malmenant l’image d’Épinal de la famille bourgeoise.

Je vois la jeune femme que tu as été, libre de dévaler le monde et dormir aux étoiles, un orvet sur le ventre, quand la maison familiale ne te laissait plus de répit. Tu brûlais ton âme à l’amour d’un homme prédateur. Tu voulais être médecin, mais tu t’acclimatais à la sororité des études d’infirmière. Tu rencontrais ce grand Lui qui allait te faire obliquer de route : t’astreindre à ne plus être dans l’instant, à cheminer ensemble et renoncer, un temps, aux révoltes intérieures.

Je la regarde, ma si petite fille, et je vois la maison de mon enfance. L’éducation sans faille, les corps qui s’arrêtent juste avant de se lover l’un contre l’autre. Tes talents si nombreux, ton esprit aiguisé. La valse des maisons, lorsque nous allions d’école en école, et ce goût de la création que tu m’as transmis. Je revois dans l’aquarelle de tes peintures de l’époque quelque chose du statu quo, de la joie d’être réunis. J’entends aussi les silences, aujourd’hui, le brouhaha incessant de l’absence, et tes combats pour ne pas être cantonnée aux tâches domestiques. Tu t’entourais d’une tribu de femmes. Tu étais sévère, nous étions élevés au cordeau. Tu répétais comme un mantra que tu serais fière de nous. On te disait encore vous, et tu tutoyais le déséquilibre d’être fille, femme, mère et libre.

Je la regarde, sans cesse, expérimenter le monde. Ta première petite-fille : elle a ce rire rauque que je t’ai connu plus tard, lorsque l’esprit effondré a du se reconstruire dans le repos et les larmes. Le corps, épuisé d’être brûlé par la chandelle, t’avait trahie, tu devais réapprendre à marcher, à parler. On riait en disant que tu garderais de cette période un accent anglais tout à fait plaisant. Mais ce que nous appelions période n’était ni plus ni moins qu’une mort, et j’ai longtemps écouté ta voix d’avant sur le message de répondeur que tu as gardé plusieurs années après avoir vaincu l’aphasie.
S’il y a chez nous trop d’habitude au miracle, c’est parce que tu nous a gâtés.
Certains sont exigeants avec leurs carrières ou leurs amours, faute de rêves tu as été intransigeante avec ton corps et ton cerveau. Alors que dire des luttes annexes, des résistances invisibles devenues ton pain quotidien, toi qui ne t’accordais jamais une journée de repos. Il fallait ressusciter, coûte que coûte.

Je la regarde, mon enfant miracle né d’un amour persistant. J’entends tes premiers mots après sa naissance : « Je vais planter des fleurs pour elle. » Semer les graines de la vie, toi qui ignore à soixante-ans passés combien tu es apte à la lumière. Il t’arrive encore de craindre avoir perdu le fil ténu qui te relie au monde. Mais je te vois, toujours, revenir au printemps.

Nous avons cette année combattu mille fois, et dans nos terreurs enfantines j’ai douté que tu puisses vaincre la nouvelle menace. Mais derrière la colère ou le désenchantement, tu es restée indemne, drapée dans cette dignité toute narquoise qui te caractérise. Tu aménages maintenant ta vie au souffle lent du quotidien.
Tu es debout, dans mon coeur de fille : la femme verticale et survivante. Tu n’es pas morte dans le naufrage du désamour. Celui d’un homme, celui d’une page de vie écrite et raturée à deux. Tu n’as pas disparu dans l’hiver interminable de tes convalescences d’amour. Tu ne t’es pas laissée engloutir par ce corps en quête de guérisons. Tu es revenue à nous, mille fois, forte et fière d’avoir déjoué le destin.

Je regarde Romy chaque matin, quand elle m’apprend l’insouciance de sauter dans les flaques, et que comme toi elle se refuse à toute autorité. Je lui raconte que sa Granny a eu une vie de phoenix, et que rien ne compte plus que d’être du côté de la vie. Tu l’as été, à ta manière, les épaules lourdes des conquêtes que tu mènes encore, tu m’as montré qu’il existe autant de voies que de femmes, et que vivre est toujours une question de choix. L’amour, lui, est d’accorder à l’autre l’espace d’être lui-même.

Pour ça et pour tout ce qu’il nous reste à vivre : merci maman.

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14 commentaires sur “Il y avait un phoenix, qui portait le monde

      1. J’aime vraiment les beaux mots, les phrases bien construites et qui ont une certaine poésie. Je trouve que ça se perd, que l’on est désormais dans une écriture plus efficace que soignée… Tes écrits à toi sont toujours juste, tes images et métaphores sont de celles que j’aurais été incapable d’imaginer moi même mais qui une fois couchées sur papier me font penser « mais oui c’est exactement ça ». Bonne soirée / nuit (on a un décalage horaire)

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  1. Tes mots sont d’une telle justesse. C’est encore l’un des tes écrits les plus personnels et il n’en est que plus touchant.
    Je vais encore me répéter mais Romy te ressemble énormément, comme tu ressemblais petite à ta maman, même si je sais que le vrai portrait craché de la famille, c’est celui de Romy et de son arrière grand-mère.

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  2. Quels mots magnifiques, quelle déclaration d’amour bouleversante ! Je découvre ce blog à l’instant grâce à Bébé est Arrivé, et je suis happée par l’émotion. Je sais que ne repartirai pas de cette page indemne, moi qui ai du mal à exprimer mes sentiments confus envers ma propre mère.

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