Les ailes, souvent, ont des oiseaux

C’était mars, c’était un soir à de lumière rampante dans l’agence photo où je travaille. J’avais fini, je regardais mes emails avant de plonger les lieux dans le noir. C’était mars, ses vents violents et ses pluies irisées, ses bruines qui n’osent presque pas exister. Je n’étais pas pressée, je n’étais pas encore maman.
La vie tapie en moi qui faisait déjà le corps lourd, me ravissait.
Je préparais avec indolence le jour de notre mariage.
Je voyais cette journée comme une grande réunion de copains, et un peu de famille.
Le clan de ceux qu’on s’est choisis, au fil des ans, la brochette animée de nos milles vies : le compagnon des années étudiantes et son amoureux, la bande montréalaise, le champion de cocktails de France, les soeurs orientales, la soeur de lait, la tribu du sang, ceux qui parlent fort et qui existent, ceux qui passent timidement leur main dans mon dos, les marraines de vie, l’amie féministe, l’amie de la maison rose, l’amie plume contraire, la famille professionnelle, le meilleur copain, les comédiens, les autres encore.
Je voyais ça avec beaucoup de rires, un peu d’étonnement, de la tendresse surtout pour leur dire : « Venez. On va fêter l’amour. Ensemble, on va célébrer cette vie que vous nous avez, chacun à votre manière, permis de bâtir. »
On avait un budget mince, mais il n’y avait pas de renoncement.
Au final combien sont-ils ceux qui font les heures précieuses ?
C’était mars et dans mes emails, la dernière réponse que j’attendais. Un homme dont je prenais des nouvelles de loin en loin, mais qui avait peuplé mon enfance. L’homme des îles, des randonnées. Sur l’écran la surprise, il disait qu’il n’assisterait pas à notre mariage, car il ne pensait pas que l’union des personnes de même sexe soit une bonne chose, et qu’il ne pouvait faire autrement que d’être en phase avec ses propres valeurs. Il me souhaitait bonheur et joie, me confiant qu’il avait lui-même adoré vivre ce jour. Il me disait que sa maison nous était ouverte, il espérait nous voir bientôt.
C’était mars et je ne sais plus s’il pleuvait, mais l’eau a coulé fort sur mes joues stupéfaites. J’ai du répondre quelque chose de gentil, je ne voulais pas faire débat sur la blessure à l’instant infligée. Plus tard, lorsque j’ai enfilé cette robe de dentelle translucide, et que j’ai vu sur le parvis de la mairie nos êtres chers arriver en taxi, en vélo, à pied ou en chantant, j’ai compris. Que pas une seule seconde je ne chercherais son fantôme dans les photographies. La vie était, ce jour-là, intense et fébrile. Jusque dans les éclats de rire de l’assemblée lorsque l’adjointe au maire a énuméré mes prénoms. Jusque dans les silences feutrés à l’arrivée du champagne, durant le discours de papa. Jusque dans Sa main sur mon ventre, sentant le miracle danser.
Je me replonge parfois dans les souvenirs de notre mariage. J’ai rangé derrière mes paupières ce sentiment d’irréalité, en découvrant qu’une personne qui avait tant compté pour moi, pouvait manquer à l’appel du partage ou de l’amour. Je renonce, peu à peu, aux batailles perdues d’avance. Comment convaincre l’autre que l’amour vaut plus que la différence, ou qu’il n’y a pas de valeur plus fondamentale que la bienveillance – bien avant l’honnêteté ?
Nous sommes des oiseaux, nous avons pu déployer nos ailes grâce au ballet rassurant des volées qui nous accompagnent. Perchées sur notre arbre de vie, nous avons grandi en liberté, et gagné en normalité, dans le regard de nos proches. Nous avons forcé le monde, parfois, mais jamais dans le sang. Nous avons oeuvré à l’altitude, en tutoyant le rêve d’être mamans. Et nous avons eu le vertige, souvent, en réalisant que notre légitimité n’avait rien à voire avec le fait d’être une famille de femmes.
La légitimité a à voire avec l’amour, avec ces « main-dans-la-main » qui aident à traverser la vie dignement, et en confiance.
C’était mars, ses journées entre chiens et loups, à l’approche du mariage dont j’avais tant rêvé. J’ignorais tout des migrations que nous allions entreprendre. Je me savais à la veille d’un envol déterminant.
J’y songeais ce matin, en traversant la ville pour poser Romy chez sa nourrice. Me revenait cette phrase dont je ne sais plus le poète : « Les ailes, souvent, ont des oiseaux. » Et dans leurs ballets silencieux, certains semblent tomber, pierres de chair et de plumes. Soudain, ils s’extirpent du poids du corps, et repartent d’un coup d’aile vers l’horizon doré.
IMG_8216
 Arbre de vie dessiné par ma soeur de lait, pour notre mariage.
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13 commentaires sur “Les ailes, souvent, ont des oiseaux

  1. Cœur serré, souvenirs qui remontent… Ma mère m’a fait le cadeau de m’avoir dit il y a longtemps déjà que les mariages causent toujours, toujours des remous inattendus. Mais même si je l’avais bien intégré le vivre, tu sais.

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  2. Tes textes sont si puissants que souvent je me demande si tu écris ailleurs que sur ce blog. Je crois pouvoir dire sans hésiter que je prendrais un plaisir fou à lire des livres nés de ta plume.
    « l’amour vaut plus que la différence » / « il n’y a pas de valeur plus fondamentale que la bienveillance – bien avant l’honnêteté ? »
    Tu es dans le vrai. Parfois se taire par bienveillance est la meilleure chose à faire.

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  3. Moi aussi, je n’ai pas pû oublier et, malgré tout,je regarde cet ami differament car je n’oublie rien hélas
    De tels faux pas entache pour toujours l’idée qu’on se fait de la personne, c’est ainsi !

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    1. Oh je crois aussi, mais ça aurait été trop long à développer, qu’il faut s’astreindre à aimer les gens pour ce qu’ils sont. C’est ce que je t’ai toujours dit : il a été la « désillusion » du moment, mais cela pèse peu dans ma route de vie. En revanche dans la tienne, son amitié est importante je crois 😉

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  4. La première fois que tu as évoquée cette absence, j’ai le souvenir d’en avoir été choquée puis tu m’as expliquée. Mon ressenti s’en est alors adouci. Tu as eu raison de prendre le + au détriment du -. La sagesse et la raison apaisent les douleurs.
    Encore un magnifique texte qui trouve sa place parmi mes favoris. A quand le recueil ?

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  5. J’imagine ta blessure intérieure à la lecture de cet email… A l’inverse, l’une de mes meilleurs amies a refusé d’inviter mon compagnon à son mariage (pour des questions de mésentente entre eux). J’ai eu le cœur brisé et n’y suis pas allée du tout. Le respect de l’amour d’autrui envers une autre personne, de sexe similaire ou opposé, devrait toujours prendre le dessus. Mais je sais que tu as suivi ta route, le cœur gonflé…

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