Un brasier possible

« Pierre dormait à côté », sa voix dans le déluge du robinet ouvert, l’après-midi qui se carapate, les visages apaisés et les familles pressées le long du canal. Assises au bar, roulées en boule sur les banquettes, des femmes comme elle, et la voix du serveur qui dit simplement : « Pierre dormait à côté », comme il dirait : « bonjour », ou peut-être, « J’arrive ». La dernière fois déjà, elle avait remarqué ces espagnolettes au fil de ses paupières. Quelque chose du sourire, sous un visage en forme de porte ouverte. La dernière fois déjà, elle avait pensé : « Tais-toi, regarde au fond de ton verre Duralex, au comptoir ne regarde pas derrière le bar parce que derrière le bar, les portes sont béantes, quelque chose se passe, quelque chose qui tient de la main sur la joue et qui frôle le strident. »

Elle avait imaginé qu’il devait y avoir quelque part un homme endormi, l’attendant.
Elle pensait : « Est-ce qu’on dirait, moi, que tout mon corps tremble de vie, que je ne suis qu’ailleurs dans les bras de ma femme ? ». Elle se disait que le monde peut bien coûter cher aux candides, on aura toujours la possibilité, fulgurante, d’errer quelques heures sur des tabourets de bar. Elle songeait, à nouveau, comme une marrée, à cette femme aimante dont les chevilles ont quelque chose de la provocation. Ce que le monde serait, s’il soupçonnait son existence. Elle touchait lentement son cou et le creux de ses poignets en l’observant, derrière le bar.
Peut-être Pierre l’attend-il encore. Ou peut-être Pierre n’est-il qu’un ami, une épaule, un cadre où reposer ses heures ?

C’est une journée pleine à ras bord, un réveil difficile. Puis la rue, les rues, sur le vélo la vitesse, l’air en brassée dans les poumons, les pépiements joyeux en terrasse, Paris des jours de sursis où le soleil lèche encore un peu les vitrines au lendemain du changement pour l’heure d’hiver.

Elle a atterri au Sésame, face aux canal pailleté. L’air chaud coule dans son cou. Elle regarde la journée passer au bout du quai, certains sont en bras de chemises. On est bien dans ce cocon de néons roses tenu par deux hommes. Elle remarque tout de suite qu’il est en service, et ce visage comme une avalanche oubliée s’abat sur elle, d’un sourire, verse un seau de poésie sur ses fêlures secrètes.

Elle est de celles qui aiment depuis trop longtemps, pour n’avoir pas tatoué sur le front leur indisponibilité. Sous la cloche du grand amour, elle est de celles qui ne savent pas entrer en séduction. D’ailleurs, chaque fois qu’un visage l’a touchée, la voûte céleste s’est fracturée, un grand noir. De l’invisible, ni plus ni moins. Par politesse, par timidité maladive, de l’invisible sous ses yeux grands ouverts, toujours. Et au fond du ventre, les écorchures agréables des beautés humaines. Il ne s’agit pas de tomber en amour, elle aime déjà. Mais il y a cette capacité à frémir, à s’arrêter quelques secondes et à voir en l’autre, un brasier possible.

Le serveur raconte sa soirée de la veille pendant qu’elle avale un bagel et quelques feuilles vertes. Il dit que le film était plein de retournements de situation, et il dit : « Pierre dormait à côté ». Rire du second serveur. Une adolescente demande un jus d’orange. « Parce qu’il y a vachement de suspens dans Gravity ». Les têtes qui dodelinent dans la vitrine, elle essaye de ne pas écouter mais entend, malgré elle, espionne un peu sans doute. C’est comme se tenir debout face à la possibilité d’un miracle, et ne pas vouloir tendre la main. L’éclat d’un coup de foudre, pour un simple visage.

Au fil des mois, « Pierre dormait à côté » se mue en « Pierre n’a pas dormi sur le même oreiller. ». Puis vient la sentence : « Il avait toujours un valise prête. » Elle revient souvent, seule et accompagnée, rêver en silence dans ce café qui sent la vanille et la sensualité. Elle chérit la pureté du visage de cet homme, talisman ordinaire qui chaque fois, sous le crépitement des coups de feu, provoque en elle la même émotion. Il a de cette beauté gracieuse, l’humanité velours.

Il a peut-être, au fond des yeux, quelque chose de l’invitation.

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