La grande aventure tintin

Durant huit jours, elle claironnait au bon-vouloir – « moi je vais prendre l’avion comme ma cousine L. »
Il faut dire que L., toute précoce en grandes conquêtes comme femme se doit, s’était envolée à peine âgée de quelques mois vers sa terre racine. Emmitouflée d’une combinaison blanche, elle avait embrassé la famille d’un rapide coucou sur le tarmac, immortalisé par les grands et envoyé manu militari via Whatsapp.
Il fallait, depuis, être à sa hauteur.
Durant huit jours donc, la joufflue répétait inlassablement qu’elle irait dans les nuages. « En ‘Talie. Manger des pizzas. Comme cousine L., mais pas vraiment parce qu’elle c’était des biberons. Et pas en ‘Talie. »
Les adultes alentours abondaient dans son sens.
Ils lui disaient : « Tu es vraiment une grande maintenant ! » – et récoltaient un regard de mépris de la part de l’intéressée. On est une grande quand on le décide, dans ce monde, et celle-ci a pris très tôt ses résolutions, à voir le nombre de « moi toute seule » que nous nous coltinons depuis des mois. Ou depuis toujours.
Ils lui disaient aussi : « Ça fera beaucoup de bruit au décollage, tu n’auras pas peur ! » – et recevaient une tirade détaillée sur tous les bruits mystérieux de sa « chambre-qui-fait-super-du-bruit-la-nuit-parce-que-le-noir-ça-craque-et-que-j’ai-pas-peur-pas-trop ». Notez le pas trop.
Ils lui murmuraient, enfin : « Tu verras que ça va très vite, et après tu seras dans les nuages.  » – et elle réfléchissait, intensément, avec ses yeux puissants rentrés dans son monde intérieur, sa petite lèvre inférieure inversée, elle scrutait en silence l’infinie possibilité de l’autre monde.
Durant une semaine complète, donc.
Alors le jour venu, nous étions soulagées.
Elle était à la fête, nous n’appréhendions pas.
Le ciel clair roulait ses cotons dans l’hiver mouillé, et mademoiselle faisait le tour de la salle d’embarquement en slamant à sa guise : « Moi je va voler dans le gros-avion-oh-c’est-le-mien-d’avion-il-est-trop-beau ».
Une fois installées, elle a réclamé son album d’Elsa et a commencé à coller frénétiquement ses autocollants libérés sur les sièges – à ce stade, les mères à principes avaient pris congé et nous avions acueilli les mères pragmatiques : toute dose de reine des neiges nécessaire serait amplement justifiée par l’urgence de créer un environnement positif autour de la minie. La preuve : elle faisait son nid.
Quand les moteurs ont ronronné, elle en était à placarder Olaf sur la pointe vernie de ses chaussures.
Quand ils ont rugi, Oumi a voulu lui prendre la main. Elle s’est défaussée dans un geste d’exaspération, et a pris la mienne, en disant : « Ensemble tu as pas peur maman. » On a eu un mal fou pour qu’elle fasse mine de s’intéresser aux évènements. Et face au syndrome du pétard mouillé, on s’est dit, raisonnables : pas grave, il y a un autre décollage au retour, là elle réalisera.

Au retour, elle dormait avant même que les trains ne soient rentrés, et n’a ouvert un oeil qu’aux applaudissements post atterissage. Elle a dit : « c’était super l’avion-mon-grand-avion-comme-cousine-L. » puis « tu me donnes une compote ? ». C’était fini.
La grande aventure tintin, la joie était surtout dans l’idée de la grande aventure. Comme si la possibilité d’un envol, était déjà tout l’envol.

Envolbologne

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