Chaque jour, des révolutions invisibles

Hier soir, entre deux réveils de ma petite, alors que mon corps peinait à fournir les derniers efforts d’endormissement (pour elle) et de liberté (pour moi), je reçois un texto d’une amie. Elle m’envoie la photographie d’un texte trouvé sur Instagram, une maman qui rendait hommage à toutes les mères célibataires, momentanément seules, délibérément parent unique, ou « seule, en couple ».
C’était joli, cette petite bouée amicale, lancée sur les ondes.
Un clin d’oeil qui disait – je sais que Tu cours.

Toi, la maman ou le papa dont la moitié est en déplacement, le parent lancé dans l’administration familiale comme dans une course de fond. Toi, qui ouvres un oeil trop tôt, ou peut-être à une heure normale mais déjà en retard, qui prépares des céréales en pliant le linge de la veille, qui installes ton bébé dans son transat en face de la baignoire pendant que tu te douches, qui vérifies tes rendez-vous pour choisir des vêtements en enfilant une salopette (récalcitrante) à un enfant (récalcitrant), et qui passes aujourd’hui encore sur le maquillage/le rasage. Toi qui t’en veux parce qu’il/elle ne s’est pas brossé les dents depuis 48h. Toi qui largues l’adoré.e sur un pallier de nourrice, parce que tu dois courir pour prendre ton poste avant 9h30, qui passes la journée entre dossiers, appels ou réunions, qui n’oublies pas que le dernier n’a toujours pas de carte d’identité. Toi qui mets un post-it dans la coque de ton téléphone pour penser à payer la crèche/la nourrice/les impôts ce soir. Toi, l’adulte nourricier, qui aimerais renoncer aux knakis mais qui n’envisages pas les 30 minutes d’or entre le retour chez toi et l’heure du repas, autrement qu’en jouant. Toi qui fais à vélo la tournée de la poste, du Monoprix ou du bain, pendant que les coquillettes s’égouttent. Qui tentes d’appeler ton ami.e en kit mains libres, qui t’évertues à répondre à chaque texto, et envoies des fautes à la pelle parce que la dictée vocale est approximative. Toi qui n’as pas de métro en solitaire pour bouquiner un bon roman, toi qui rentabilises ton temps de bus pour joindre la CAF / Engie et chercher les vacances de cet été. Toi qui aimerais bien que l’évier soit toujours vide, mais qui dois encore jouer à cache-cache. Toi qui n’arrives jamais à te coucher avant minuit, qui sens la fatigue ramper sous tes habits. Toi, le parent dont chaque journée doit être anticipée.

Oui, c’était joli, ce salut de l’autre rive, ma copine agitant son drapeau d’empathie dans cette période où mon amoureuse est en déplacement. Un clin d’oeil qui disait – tu profites ?

Hier soir, je sortais d’une journée éreintante et je peinais à endormir ma fille lumière. Mais j’avais le souvenir de son corps chaud lové contre moi, à l’aube, avant le starter du matin. J’avais son premier bisou du jour, caché sous mon col. Sa petite main dans la mienne, pour descendre nos six étages. Ses remontrances sur la route quand le vélo tanguait trop à son goût. J’avais son rire en fuseaux quand elle a ouvre la porte à 18h, son air de crânerie en annonçant à sa copine de garde : « C’est ma maman, c’est la mienne ! ». Ses gloussements à l’annonce de la pizza. Sa course pour rejoindre la pizzeria, sa fierté en passant la commande seule. J’avais encore l’image de son front concentré, pour manier le couteau. Son air de rien, en lançant au serveur : « Il y aurait pas une sucette ? ». Sa joue sur mon épaule, pour remonter les six étages. Son corps blanc assis sur le pot, son devenir grande. J’avais son odeur contre moi, pour lire les histoires. Sa voix feutrée réclamant telle poupée. Ses guirlandes magiques au moment de dormir. Son murmure soudain : « Je t’aime aussi fort comme un Baobab. »

J’avais ces trésors plein les poches et le corps ceinturé d’une fatigue ancestrale. J’avais une amie attentive, une soirée ponctuée de « retourne dormir mon ange » et cette idée que les parents solo mènent chaque jour des révolutions invisibles, aux saveurs de miracle et d’endurance.

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16 commentaires sur “Chaque jour, des révolutions invisibles

  1. Et imagine l’emploi du d’une maman de plusieurs enfants,quelle soit au foyer,ou dans la vie active,ou avec un mari invisible,par choix,ou contrainte……. Et tu auras un tableau assez réaliste d’une mère de famille nombreuse ! On change de priorités et c’est très bien ! King Kong girl sur tous fronts :))

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  2. Tes mots me font tellement écho, moi la maman pas célibataire, mais au Papa trop souvent en déplacement.
    Et de toute façon déplacement ou pas, c’est moi la tête pensante administrative et logistique de la maison… (j’avais écrit à ce sujet : « un papa, une maman, mais seulement deux bras »)

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    1. Je vais aller le lire avec plaisir. De mon côté j’avais surtout envie de dire quelque chose de plus nuancé que d’habitude. Souvent je lis des articles qui laissent entendre que c’est affreux d’être parent seul, momentanément ou de manière permanente. C’est vrai que c’est difficile, c’est vrai qu’il y a beaucoup de fatigue et qu’on est obligé de s’oublier, et en même temps je trouve aussi beaucoup de richesse dans mes tête-à-tête avec ma fille. Toi aussi ?

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      1. oh oui ! et une fois que l’on s’est « habitués » à l’absence, on trouve notre équilibre. Je trouve finalement les grands plus autonomes, et on partage un sentiment d’entraide mutuelles très riche (et puis la maison est nettement moins en b***, parce que mon désordre, je le range).

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  3. Quel article juste ! Je m’y retrouve beaucoup, étant régulièrement seule face aux horaires décalés de mon homme. Ces jours-là sont parfois décourageants, tant j’ai l’impression de ne pas satisfaire leurs besoins, même primaires… alors j’admire d’autant plus les parents solo à 100% ou en tout cas, bien plus souvent que moi! Bises

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