N’aie jamais peur d’exister

Ce matin je te regardais. Je voyais le monde de demain, le flot de lumière irradier de toi, de ta génération, la promesse d’enfant.e.s parlant toutes les langues du monde, et capables d’en saisir les richesses.
Puis j’ai pensé aux meutes d’expert.e.s qui trépignent à nos portes. Ceux qui savent, qui objectent, qui résistent à la révolution humaniste depuis la nuit des temps. Celles qui renforcent par le statu quo les relations de pouvoir qui font notre monde boiteux.
Celles et ceux qui sacrifient la dignité des un.e.s, pour asseoir la légitimité des autres.

J’ai pensé, comme souvent depuis ta naissance, que notre premier devoir de mères est de t’armer. Tu affronteras cette vie et en feras un édifice de beauté, de sens, seulement si nous savons te transmettre assez d’outils pour faire de tes multiples visages, celui d’une femme libre, et debout.
Car au-delà de l’amour, de notre désir de parentalité, tu es l’exemple même de l’intersectionnalité. Ce gros mot que bien peu connaissent. Ce matin, j’ai décidé que je te l’apprendrais, le moment venu, car posséder le verbe est partout une délivrance.

Tu me diras sans doute : l’intersectionnalité, c’est quoi maman ?

C’est toi, mon ange. Ton visage d’ici et d’ailleurs, tes identités « meurtrières »*.

Tes petites mains de fillette née d’un monde moderne, dans lequel tu cumuleras plusieurs profils de « dominé.e » : être de sexe féminin, née d’un couple multiculturel (je suis française d’origine française et d’héritage catholique, Oumi est française d’origine marocaine musulmane pratiquante), fruit d’un parcours de Procréation Médicalement Assisté vécu à l’étranger car la loi française le refusait à tes mères, enfant d’un milieu aristo tendance bourgeois et des vagues d’immigration maghrébines qui ont construit la France avant qu’on les destine aux cité-ghettos, parlant deux langues maternelles, et ayant à priori grandi dans la génération post Y.

L’intersectionnalité, c’est ton côté poupée russe.
Ça veut dire que tu te sentiras concernée par les inégalités de genre, l’islamophobie, le racisme d’état, l’homophobie, la lutte des classes, l’adoption, et le combat d’une citoyenneté universelle.
Que tu n’aimeras pas beaucoup l’hétéronormativité, parce que même si tu seras peut-être en couple avec un/des homme.s, tu seras toujours issue d’une famille homoparentale.
Que tu devras veiller à ne pas plier au désir d’invisibilité, car il est difficile de devoir justifier sans cesse ce que l’on est.
Qu’il te faudra réfléchir un moment lorsqu’on te demandera quelle est ta langue maternelle. Que tu inventeras ta propre réponse, sans doute renforcée par les parcours de tes amis issus de famille arcs-en-ciel.

Sexisme, classisme, racisme, tinteront continuellement à tes oreilles ma Romy.
L’intersectionnalité sera ton masque politique.

Alors, dans cette vie que tu traceras, dans les combats que tu embrasseras, et dans ceux qui te colleront à la peau comme ces tee-shirts mouillés qu’on peine à enlever les jours de tempêtes, je te donne un conseil : choisis de n’entendre que les voix des êtres puissant.e.s.
Tou.te.s n’ont pas besoin d’être grand.e.s, ou connu.e.s.
La légitimité, c’est une affaire d’humanité. Prête l’oreille aux femmes debout qui changent le monde par leurs marches volontaires, aux hommes réels qui se nourrissent de l’égalité et redéfinissent les rapports de sexe.
Décide de cultiver la bienveillance, la puissance et l’harmonie. Le courage d’être toi viendra forcément.
Arme-toi de penseur.e.s, d’artistes, dévore la voix des autres. Ceux qui ont conquis leur liberté, celles qui savent nous montrer qu’il est toujours possible de dire « je ».
Découvre ta propre voie, n’aie jamais peur d’exister et de le revendiquer. L’humilité, la pudeur, le silence, ne sont des armes que lorsque leur usage naît d’un choix éclairé, et individuel. Avant cela, va vers le bon, l’ouvert, et bâtis.

Un monde alerte, une vie sereine, une femme d’ici et d’ailleurs*.
Les dominations ne manqueront pas, mais elles seront moins crasses sur tes épaules émancipées. Tu trouveras, les soirs de lumière faible, les mains tendues de tes mères en lutte. Pour une caresse, pour une signature. Pour tracer ensemble l’histoire d’une vie complexe et riche. Comme demain.

IMG_6974 copie.jpg

*Les identités meurtrières, Amin Maalouf
*Femmes d’Ici et d’ailleurs, Ed. du 8 mars
– article non sponsorisé, je partage ici mes coups de coeurs, uniquement-
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8 commentaires sur “N’aie jamais peur d’exister

  1. Mes filles sont issues d’un couple heteroparental, blanc, athé mais entouré par la religion catholique dans sa tendre enfance. Le seul « accro » à cette image d’epinal est que nous sommes des immigrants français au Canada. Malgré tout, tes mots me parlent pleinement. Car si elles n’ont pas les racines de la différence et des combats en elles – sauf peut être celui d’être des filles, des femmes – j’aimerais qu’elles s’inspirent pleinement des différences, de toutes les différences, et qu’elles secouent le monde aux côtés de leurs pairs pour en redessiner les contours. J’ai toujours été pleinement ouverte aux différences, et pourtant j’y étais peu confrontée. Je pense qu’au delà de la société dans laquelle on vit il y a une capacité individuelle à s’ouvrir aux autres (ou non), et j’espere réussir à leur transmettre cela.

    Désolée j’ai largement digressé par rapport à ton sujet initial 🙂

    Belle journée

    Aimé par 1 personne

  2. Tellement bien dit, j’aimerais tellement un monde où toutes ces questions seraient superficielles, où vous n’auriez pas besoin d’armer votre fille pour affronter le monde et ses bassesses… L’utopie permet d’avancer alors je vais encore rester un peu chez les bisounours…
    Virginie

    Aimé par 2 personnes

  3. Comme mon pédiatre, il y a près de 40 ans, disait à mes parents : « le métissage fait les plus beaux enfants et les plus solides physiquement ».
    Mes filles (bientôt 8 et 3 ans) sont franco-sénégalaises musulmanes non pratiquantes de culture judéo chrétienne également, d’un père (moi) breton-lorrain-lyonnais agnostique et d’une mère sénégalo-malienne peul/lébou un peu pratiquante. Elle sont sublimes et l’avenir leur appartient même si clairement, notre monde nous fait parfois douté. Soyons forts.

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