Avec la joie, viennent les tremblements

Il y avait le trajet en métro pour me rendre au travail, et rentrer chez moi chaque soir. J’avais entamé une série d’écrits souterrains, que je rangeais sagement dans un dossier intitulé « Mes mots sur les rails » en espérant un jour, leur trouver une cohérence.

Il y avait le bain du dimanche matin. Je me laissais aller dans l’eau brûlante le temps d’un livre. Je travaillais mon attention, mon être face à moi, mes rêves.

Il y avait le cinéma du dimanche après-midi. Des films efficaces, bien ficelés, des films pour ne penser à rien et jouir du spectacle.

Il y avait les temps quotidiens de préparation du repas. J’appelais ma famille, répondais aux messages. J’accordais aux autres un temps de reliance sociale.

Il y avait les soirs, sur fond de n’importe quelle série. Elle lisait les journaux, décryptait le monde. Je dessinais / tricotais / cousais / peignais / cartonnais / bricolais / j’avais les mains pleines et je distribuais, ensuite, tout ce qui était né de mes parenthèses créatives.

Il y avait le quart d’heure paillette de notre salle-de-bain. Les plages de calmes, un thé chaud sur le lavabo, avec pour seul précoccupation mon visage. Comment dévoiler ce visage.

Il y avait, enfin, mes courses en vélo. Des kilomètres dévalés, le vent sur mes tempes, les randonnées en amoureuses lorsque le soleil se faufilait à l’embrasure des fins de semaine. A cette époque, une amie m’avait dit : « Tu es galbée ». Le corps respirait et battait le pavé.

Puis est venue la naissance. L’urgence d’amour et l’organisation.
Nous avons déménagé près de mon job, pour réduire les trajets infernaux. J’ai alors renoncé à mes mots sur les rails, aux bulles de vagabondage de l’esprit propre aux transhumances parisiennes.
Nous avons rempli le temps vacant des logistiques chronophages de la petite enfance. Les repas. Les jeux. Les toilettes. Les courses. Les apprentissages. Le rangement. Les promesses à tenir. Les trajets longs avec le tank-poussette. Le pas ralenti au métronome de ses deux ans et demie. Les réveils tôt. Les nuits gâtées, parfois. Les lectures du soir. L’énergie suspendue au règne des microbes et des siestes. L’anticipation, pour ne pas imposer le stress des vies adultes à un bébé.
Le soir, nous nous reposons. Souvent, lovées l’une contre l’autre, après l’appartement et la préparation du lendemain, nous sommes épaule contre épaule, incapables de téléphoner à qui que ce soit.
Le matin, je refuse de me lever tôt pour une coiffure qui n’apportera rien qu’une image fugace aux autres. Mes ongles sont blancs, mes allures rapides. Le sac à langer, lui, est toujours prêt.
J’ai échangé mon deux-roues pliable contre un vélo familial. J’emmène Romy chez sa nourrice et ne m’aventure plus à traverser Paris sur des pistes cyclables qui sont bien trop dangereuses pour y risquer son rire.
Je compte nos soirées en heures de sommeil à rattraper pour la minie. Une, pas de souci. Deux, ok. Trois, promesse d’un lendemain insupportable. Je ne compte pas en baby-sitters ou en taxi, je me console de nos impossibilités en contemplant l’appartement acheté, le futur solide.

La vie millimétrée de la petite enfance s’est installée.
Nous gagnons parfois en souplesse, au détour d’une bonne semaine.
Et nous endurons le manque d’espace pour soi, comme tout être honnête reconnaîtrait qu’avec la joie, viennent les tremblements. Le désordre. La prise d’otage des libertés.

Je planifie mes rêves d’écriture. Je regarde notre fille grandir. Je me nourris d’elle. J’écris ici, à défaut d’ailleurs. J’espère d’autres enfants. Et je repose mon corps fatigué, mes mains pleines de travail, de famille(s), de maternité(s), d’amour(s).
Je songe à mes espoirs de devenir celle que je suis.
Je suis avide d’un temps qui me manque, aujourd’hui.
J’apprivoise la mère que je vois naître en moi.
J’attends quelque part la femme, l’autrice, l’indépendante.

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5 commentaires sur “Avec la joie, viennent les tremblements

  1. Je comprends chaque lettre de tes mots posés. Il m’arrive aussi de replonger dans mes souvenirs et d’y voir le vide, celui du temps occupé à des futilités pourtant bien agréables. Malgré cela, je ne voudrais, pour rien au monde, remettre un pied dans ma vie d’avant.

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  2. Que c’est bien dit, ce bouleversement de la cohabitation avec un tout petit ! Je me posais justement récemment cette (éternelle / inévitable / inutile) question il y a quelques jours : « Mais comment font les autres? »
    Et du coup, les priorités de vie sont-elles aussi bouleversées dans toutes la familles ? Ou sommes-nous vraiment trop dans l’abnégation ?
    Mais ton texte me donne des éléments de réponse, dont le plus important : ça finit par passer.
    Bref, merci !

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, je crois que d’une part cela finit par passer, par s’alléger, et d’autre part, j’ai constaté autour de moi que ceux à qui notre fonctionnement nouveau avait paru presque exagéré l’ont sans s’en rendre compte adopté à l’arrivée de leur propre enfant… 🙂

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  3. Magnifique… Je n’aurais pas mieux dit ! Tes mots me transcendent tellement ils sont brillants de vérité… J’ai perdu moi aussi le temps d’être moi, l’autre moi, celui qui de toute évidence ne peut plus vivre sans cette partie de moi qu’est la mère, la combattante, la dévotion. Merci encore pour ce texte…

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