Petit pays du corps

La sonnerie feutrée des constantes. Celle plus stridente de la machine qui s’emballe. Apnée. Alerte. Le tracé jaune, le tracé vert, le tracé rouge. Les chiffres sibyllins. La pénombre puis les lumières aveuglantes. Les stores qui n’en sont pas. Les rires étranges des soignants juste derrière la porte, qui oublient la retenue nécessaire. Ou qui n’ont pas à l’oublier, qui vivent. La plante en plastique de la salle d’attente. Sa couche de poussière, les casiers condamnés derrière une rangée de chaises en métal. Équipe de jour. Les rappels magnanimes de la radio. Every breath you take. Les petites attentions entre nous. Le chagrin indécrottable. Qui traverse. Transperce. Les croissants, prends la grande chambre. Les petits mots semés. Les bras qui frottent le dos, les papiers de la voiture d’un sac à l’autre. Les yeux collés. protéger celle qui ne peut pas. S’appuyer sur celui qui est ancré. On oublie qui ? On part. Le drap relevé jusqu’aux épaules. La nudité dessous. Celle qu’on devine, celle qui s’affiche. Les mains oedèmiées, l’image des gants chirurgicaux gonflés à l’hélium lorsqu’on était enfants. Les ballons qui nous correspondent, les couloirs du sous-sol comme un labyrinthe. Les portes entrouvertes dans le couloir. Le même couloir. Le pas qui ralentit. Arriver, partir. Arriver vite, marcher comme en stagnant, peiner à atteindre. Équipe de nuit. La respiration spontanée. Les encombrements. Les quintes de toux. Hésiter, prendre une photographie. Si jamais, si au fond. La joie, l’empathie souffreteuse, les larmes dans l’inconscience. La langue qui se débat. La peau sèche. Les cheveux en soleil. La lumière qui ne transperce pas. Les pieds aux ongles encore un peu vernis. L’odeur de désinfectant, l’odeur de l’attente. Celle des nuits accumulées. Dormir. Comme un saut vertigineux s’assombrir. Écrire, aussi. La femme debout. L’appeler comme on veut. Marylin, Zelda, Olympe, Aliénor, Catherine, toi, moi, nous. Dans le ventre de l’hôpital. Prendre de l’essence, aller au restaurant. retrouver tes vieilles étiquettes de confitures. Répondre à l’aréopage de ceux qui aiment. Tenir le fil, la barre. Commander un dessert. Travailler. Attendre, on vous rappellera plus tard. Les yeux d’océan de la docteure. Ceux plus petits de sa relève. La possibilité d’un mieux, celle d’une chute libre. Les yeux d’eau ouverts tout à coup. Coup de poing sur l’interrupteur, on ne m’a pas dit que tu es réveillée. Terreur, de chair et de sang, terreur d’air. Un larynx contracté. L’ardoise et l’alphabet épelé trois cents fois. « J’ai essayé ». Mettre un masque. Tousser. Somatiser. Prends du Fervex. Arrêter l’adrénaline. Petit pays du corps, des beautés et des sécrétions. Caresser la tête, les tibias, la peau juste là attentive. La brusquerie de certaines blouses. On connaît des familles qui se déchirent pour de l’argent. Je ne dis pas que c’est vous, mais ma cheffe. Fuiter, littéralement faire l’objet d’une fuite.  Écrire de plus belle, ne pas retenir le flot. Le carrelage jauni, le faux plafond. La cour des miracles au rez-de-chaussé, le coma dissimulé en dessous. Les mêmes visages d’accompagnants aux mêmes heures, les regards complices. Le pleur, un peu. « Est-ce que tu as pleuré ? ». Comme un bidet, le lavabo creusé. L’ordinateur avec la liste des drogues. Sortir, le temps du soin. Clapping. Hypercapnie. Tu t’empoisonnes, tu ressuscites. Hésiter, où va le monde quand tu t’en vas. Le ronron des râles alentours. Le soleil sur ma joue, penser à te dire que l’on est bien sur ta balancelle. Ne pas mâcher les mots, il y a des fausses-routes. La liste longue du vocabulaire scientifique. Les mentons hochés. Le tour du matin. La chaleur un peu sur mon bras, le chat dans les jambes. S’affaler. Silence. Choir dans les coins. Boire en continu. Le confort, la bague d’or prêtée autour de mon doigt blanc. Trouvée sous une canette, de l’amour sur les parkings. Tenir tenir lâcher, les bras de la soeur de berceau, le puits. À la surface, des enfants comme des perles, accompagnés de celle qui accompagne toujours. Et au-dedans, le théâtre figé des tuyaux enfoncés. C’est la machine qui pend le relais. Le train, la voiture, le micro-onde et le respirateur. Survivre à l’étroit, mais de cette survivance spectaculaire. Admettre que je m’habille de toi. Depuis toujours, mes oripeaux. Ma façon de prendre vie quand la vie suspend. Les étoffes de l’autre sur le coeur qui bat. Fort. Qui galope. Me maquiller. Jamais, mais ces jours-ci. Mes jolis travers. La même peur, et la résignation. Sur un plateau repas. Une poche de fibres laiteuses sur la potence. Se tromper de quai. Choisir Love Actually. Râler contre le tissu de coton et de polyester, les suées sceptiques. Éponger les paupières. Remettre le capteur. Monter à la surface pour avoir du réseau. La fatigue abyssale, l’intérieure. Au froid désormais, mordant. Une ritournelle de printemps qui n’arrive pas. C’est pas la peine d’être exemplaire. Une semaine. Parenthèse au chevet. Staying alive. Les rails et les lettres à la suite, des mots de non-fiction. L’expression « faire famille ». La pudeur ou juste à côté de la pudeur, l’élégance absconse d’une parole libératrice. Vivante. Sur-vivante. Aller mieux, se redresser. Le dernier mot découvert avant la décompression : guide-âne. « Petit livre élémentaire qui contient des règles propres à guider dans un travail ». C’est à dire, pour accompagner. Ça t’avait fait rire, la veille.

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