La plus jolie de cette vie

« Et maman, tu me trouves jolie mais pas trop grosse maman ? »

A ses mots, je ressens cette angoisse souterraine de l’enfance, de l’adolescence. Le ventre qui se tord, la peur du miroir. Cette crainte chevillée au corps, à tous mes corps, de ne pas ressembler à la féminité acceptable – celle qui dispenserait Romy des dévalorisations quotidiennes qu’elles devra sans doute affronter. Tant le monde aime les stéréotypes. Tant la société attend des femmes qu’elles ritualisent et standardisent leur féminité. Tant la vie est plus facile lorsqu’on est jolie, ou au moins, pas laide.

« Je te trouve jolie parce que tu es toi, mon coeur. »

Pas parce que tu es bien faite, ou que tu sais bien sourire, ou que tu irradies quelque chose de séduisant. Je te trouve jolie parce que tu es unique. Dans ce visage que personne d’autre ne porte, il y a toute la lumière du monde. C’est ce que je te répéterai lorsque tu douteras. Tu peux compter sur moi pour t’aider à te tenir droite, avec tes dents du bonheur ou tes bourgeons de joues, pour te convaincre qu’on devrait se moquer pas mal d’avoir les jambes impeccables avant de savourer l’été, et implanter au pilon dans ta tête que ce n’est pas toi qui devra rentrer dans le maillot, mais juste le maillot qui devrait être à ta taille.

Je te dirai que j’en vois tous les jours, des femmes vivantes, gourmandes, des filles qui aiment la vie et sa ronde folle, mais qui font tout, n’importe quoi, pour entrer dans un jean. Elles courent, elles dansent, elles ont des amant.e.s, elles s’offrent les vêtements colorés qui leur plaisent. Elles se veulent libres, et se mordent la lèvre pour reprendre du tiramisu. Dans leurs plaisirs coupables, elles sont marquées au fer rouge par la culpabilité.

Je te raconterai l’histoire de cette gamine, persuadée que son « gros » nez lui fermerait des portes. Elle marchait dans toutes les rues de sa jeunesse en portant sa manche au visage, pour ne surtout pas prendre le risque d’une remarque qui l’aurait effondrée. Alors elle l’a fait raboter, vite, à dix-huit ans et une seconde, elle a enfilé une blouse, lavé ses cheveux à la bétadine et demandé qu’on harmonise son visage. Ce n’est qu’au réveil, quand la douleur avait agrippé ses mâchoires, qu’elle a compris que ça ne changeait pas grand chose. Elle ne manquait pas d’amour, elle souffrait d’estime de soi.

Elles sont partout, elles ont toutes un complexe. Toutes celles qui souffrent de grossophobie, de complexes, de corps différents, qu’on dit pulpeuses par condescendance. Les femmes rondes qui doivent être dix fois plus féminines que les autres, comme pour s’excuser de ne pas tenir entre deux feuilles de papier. Les femmes larges dont on encourage la puissance, comme si c’était lié. Les femmes honteuses, qui voudraient s’effacer au monde et ne dormiront pas tant qu’elles n’atteindront pas les 45 kg. Les femmes normales, les ridées, les pas tout à fait droites, les pas sportives, les pas healthy, les passe-partout, les bonnes copines, les charretières, les athlétiques, les qui ont une maladie de peau, les qui n’ont pas les cheveux secs, les qui donneraient tout, tout, pour être un peu moins elles-même.

« Je te trouve jolie mais l’important, c’est que toi tu te trouves jolie. »

A ces mots, Romy me dévisage, interloquée. Elle a raison, ma douce : c’est compliqué de se dire que le regard qu’on porte sur soi, vaut plus que celui que le monde nous inflige. C’est difficile quand on croise trois cent fois le même corps blanc, gracieux et élancé sur tous les panneaux d’affichage de la ville. C’est délicat quand aucune petite fille de ses livres d’enfant n’aura de bourrelet à la taille. Quand les gamines des cours d’école comparent la teinte de leur gloss, et miment des séquences de mariage avec le plus beau des garçons.

Et pourtant, ma fille, je te répéterai sans cesse que la seule image valable, est ton image intérieure. Je le graverai dans ton esprit malléable, je l’écrirai en lettres d’or sur toutes les lettres que je t’adresserai. Le monde n’épargne jamais les femmes. Il implante dans leurs esprits dès leur plus jeune âge l’idée qu’elles doivent conquérir leur féminité. Certaines cherchent à maigrir toute leur vie. D’autre à se défriser les cheveux. D’autres encore renoncent, et dans leur renoncement se profile toute la douleur de ne pas ressembler à ce qu’elles auraient voulu être. Si tu es bienveillante envers ton corps, il te le rendra. Il ne singera sans doute pas les plastiques léchées du tapis rouge, mais on s’en moque bien quand on a l’amour de soi ?  Car tu verras qu’en acceptant celle que tu es, tu économiseras bien des batailles. Tu seras, alors, la plus jolie de cette vie. La femme exceptionnelle que je vois chaque fois que mon regard fou d’amour se pose sur toi.

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Un avis sur “La plus jolie de cette vie

  1. C’est un texte qu’il faudrait lire à toutes les adolescentes…C’est tellement, tellement important comme message…Et tellement difficile à appréhender, et à accepter pourtant, face au poids de la société… En tout cas je le garde en mémoire pour le faire lire à mes filles quand elles seront plus grandes, merci pour ces mots parfaits.

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