Je t’offrirai des murs porteurs

J’ai rêvé d’un foyer où nous aurions grandi ensemble. Les cercles de cacao sur une table cirée, le banc de noisetier dans la cuisine pour se serrer les uns contre les autres, les couvre-lits damassés et les parties de Monopoly, j’y voyais tout. Nos rires ou nos incartades. Les petits corps serrés en rang d’oignons sur un canapé élimé, devant Kirikou et autres Fantasia. Les corps plus grands, avachis dans leur jeunesse, parlant premières amours et révolutions contre l’adultat. C’est là qu’il aurait entraîné son vélo de trial sur les souches coupées, là qu’elles seraient devenues chacune une jeune femme singulière, et si belle.
Là où je serais revenue, mon enfant en cache-coeur, après avoir traversé le territoire de la première maternité et compris que seul les pas pour faire famille comptent.

J’ai rêvé d’un lieu qui respire l’enfance. Comme cette maison des coteaux, où nous courions nous réfugier à chaques vacances scolaires. Ma grand-mère remplissait le frigo de riz cantonnais et de Viennois, elle transformait la cave en immense salle de jeu et nous passions les heures à jouer au Ribouldingue. Ma grand-mère aux pulls en mohair, avec son vanity et son eau précieuse, est la première à m’avoir dit d’écrire. Elle me répétait souvent que Françoise Sagan avait publié Bonjour Tristesse à 17 ans. Elle déposait les exemplaires du Readers Digest sur ma table de nuit, puis plus tard ses romans roses de Barbara Scartland.
Elle ouvrait sa porte comme son coeur, il s’en échappait un parfum de repas mijoté et de soupline. On était heureux, au 11 de la Rue Ampère, on était les enfants de notre propre aventure.

Plus tard, j’ai rêvé d’une maison où nous aurions simplement été ensemble, devant laquelle je serais passée avec ma fille pour lui dire : « Ici, ton oncle nous a présenté son amoureuse. C’est là aussi que ta tante a fêté son diplôme, et que j’ai tenu la main d’Oumi pour la première fois ».
Comme l’évidence que les lieux ont une âme, et qu’il y a quelque chose de millénaire dans cet instinct de transmission.

Mais comme bien des familles, l’itinérance des locations a succédé au divorce de mes parents. Les maisons qu’ils habitent aujourd’hui ne nous ont jamais vu grandir ensemble. Et leurs sillons de vies se tracent hors de nos géographies personnelles, si bien que je vois arriver le temps où nous n’aurons plus de lieu de rencontre.

Je ne sais pas où nous irons, lorsque les murs porteurs auront été vendus, et qu’il nous faudra inventer le monde à portée de leur enfance. Il nous arrive de rêver de vacances ensemble, de portillons donnant sur une place, ou de chevauchés en vélo dans les sentiers de campagne. Mais aligner tant d’agendas, être capables tous d’en réunir l’argent, représentera un immense défi.

Cette nuit, j’ai rêvé d’un lieu de vie où nous ferions grandir nos enfants ensemble. De temps à autre, un carrefour de générations. Il y aurait de grandes tablées, des bouteilles de vin âpres, des bottes pleines de sable et des ateliers peinture avec les oncles. On parlerait des grands-parents, de nos adolescences musclées ou trop sages. On s’engueulerait. On dormirait mille ans. On n’oublierait jamais la petite cousine-ange, qui veille sur la cordée. On collectionnerait les coups de soleil et l’insouciance. On prendrait le temps, enfin, de vivre les moments précieux que nous confisque la vie d’adulte.

J’espère être une adulte capable de réunions. Que nous saurons, le moment venu, offrir les murs porteur d’une famille qui se réinvente à la nouvelle génération.
Que nous serons de cette trempe, des grands à la hauteur de nos enfants et du théâtre de leurs premières années.

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4 commentaires sur “Je t’offrirai des murs porteurs

  1. Un texte qui me parle forcément… J’ai déménagé à 8 reprises et mes parents ont vendu la maison dans laquelle j’ai vécu le plus longtemps, 10 ans… Mais ils ont rejoint leur région de cœur (qui est aussi la mienne) donc je ne leur en veux pas…
    Mais réunir des parents qui habitent dans le Nord Finistère, un frère et un sœur qui sont en Touraine et moi en Vendée, le tout avec 5 animaux et 2 p’tits loulous de 9 mois et 2 ans et demi, ce n’est pas chose facile…
    Mais tout comme toi, j’en rêve… Merci pour ce joli billet.

    Aimé par 1 personne

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