Les reines du monde réel

Avant hier, je découvrais sur Instagram une vague prise de conscience, suite au millième article pointant du doigt les comptes léchés des mères shivas, qui possèdent tout, ont des enfants parfaits et semblent réussir sans le moindre effort le jonglage quotidien auquel vous et moi nous mesurons sans likes.
La blogosphère et les réseaux sociaux faisaient mine de découvrir l’effet culpabilisant que ces comptes génèrent chez madame-et-monsieur-tout-le-monde. Certaines grandes influenceuses tombaient des nues et tentaient de nous rassurer en nous montrant le désordre de leurs maisons, et les mains sales de leurs bambins hors « shooting familial ».

Hier, une princesse « moderne » posait avec homme et nouveau-né sur le parvis de la maternité, trois heures après avoir mis au monde son enfant. Elle était pimpante, les médias du monde entier se demandaient quel est son secret pour sourire ainsi publiquement si rapidement après le travail.

Les princesses et les influenceuses ne sont pas des femmes ordinaires, leurs comportements sont scrutés à la loupe. L’une doit être à l’image des valeurs d’une royauté qui sont ce qu’elles sont, les autres aiment sans doute cultiver le beau et l’harmonieux sur des comptes sociaux qui leur demandent beaucoup de travail. Je comprends cela.

Mais ces avatars de la maternité me terrifient.

Ils normalisent l’adage bien connu qu’on nous a rentré dans le crâne à coup de « Je suis enceinte, je ne suis pas malade », et qui impose aux mamans ou aux parturientes une résistance à toute épreuve. Combien l’ont si bien intégré, qu’elle reprennent à leur compte l’expression terrible ?

Toute mère sait que la pression qui pèse sur les jeunes mamans est un gouffre de culpabilisation. Les pères ne sont pas en reste évidemment, mais je parle ici du cheminement physique, intime de l’enfantement.
Il faut retrouver son corps (comme si c’était un but ?), construire un projet de naissance ( n’est pas « physio » qui veut), adhérer à la parentalité positive ( crier, se lasser, c’est démodé ), n’être pas « qu’une mère » mais aussi et très vite une femme, une amante, une business girl, et j’en passe…
Il faut tomber enceinte facilement, et toujours adorer être mère. Coûte que coûte.
Prétendre réussir à ne pas avoir été avalé par sa maternité.

Je suis de celles qui croient qu’on ne répétera jamais assez certaines vérités.
Que les femmes peuvent et doivent délivrer un discours de normalité. Car la vraie vie est cet écran géant dans lequel nous vivons toutes, et derrière lui, les rôles sont parfois ingrats.

Être enceinte, c’est accepter que son corps réalise malgré soi la greffe parfaite. Ça peut être beau, fabuleux, c’est aussi éreintant, et totalement déstabilisant. Pour certaines, c’est être dépossédée de soi-même, et celles-ci sont toutes aussi légitimes dans leurs vécus.
On n’est pas (forcément) malade quand on est enceinte, on est une autre que soi-même et cela mérite tous les égards, tous les repos.

Donner naissance, c’est vivre dans sa chair un indescriptible séisme. Avoir mal, être exposée, aux regards, aux sensations nouvelles et à une décharge émotionnelle sans précédent. Il existe des accouchements ressentis comme idéaux, et à côté d’eux des milliers d’accouchements difficiles, où on navigue entre la vie et la mort. Il peut y avoir des séquelles et des drames. La « Nature » n’aide pas toujours, et les seuils de douleurs ne sont les mêmes pour personne.

Enfin, devenir mère, c’est inventer un autre soi-même. Il sera peut-être évident, il jaillira comme un soleil. Ou alors il sera caché, il faudra aller le déterrer, l’inventer, et dans cette mue aucun manuel ne sera d’un véritable secours. Devenir mère c’est apprendre la peur et la responsabilité, l’amour et la dévotion. Apprendre son corps, son animalité. Le détachement et la solitude. C’est comprendre ce que veulent dire liberté et sommeil. C’est une révolution, de couple, sociale, intérieure, à laquelle rien ne nous prépare.

Je l’écris ici, sans poésie, sans fioriture, et j’embrasse toutes les mamans normales autour de moi.
Vous êtes les reines du monde réel.

Pour cela, pour toutes les montagnes que vous déplacez en silence, je vous applaudis chaque jour.

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15 commentaires sur “Les reines du monde réel

  1. Oh comme je te rejoins ! Chaque ligne écrite est d’une vérité… Devenir mère est un bonheur sans nom qui s’accompagne de son lot de difficultés. Aimer ses enfants et vivre ce grand bonheur ne doit pas forcément toujours être fait avec le sourire ! Je ne changerais rien, je suis née pour être mère, mais je prends la liberté de dire au monde que ce rôle est le plus complexe de toute ma vie. Merci pour tes mots ❤

    Aimé par 2 personnes

  2. Merci pour ce texte !
    Pour tout te dire, je plains énormément Kate qui est obligée de quitter la maternité en talon haut quelques heures seulement après avoir accoucher. Certes elle a le staff pour la mise en beauté, mais devoir sourire et faire bonne figure devant les journalistes du monde entier juste après avoir subit la plus belle et la plus difficile des épreuves… C’est cela la vie de princesse.
    Je suis contente de ne pas être une princesse !

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  3. J’avoue ne pas avoir compris ce séisme. Instagram n’est pas la vraie vie. Lorsque j’invite des personnes chez moi, je passe l’aspirateur et range la table à repasser et Instagram c’est un peu une invitation dans notre quotidien finalement mais ce sont bien entendu des morceaux choisis. En ce qui concerne Kate et bien je crois qu’elle a été bien pomponnée et que ce protocole c’est un peu son job. Malgré tout, je ne pense pas qu’elle soit à plaindre… Pour tout le reste, merveilleuse découverte. Tu écris divinement. J’ai adoré te lire.

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  4. Bravo pour ce texte !
    Maman de 4 enfants et maîtresse à temps plein je peux vous dire que ma vie et mon intérieur n’a rien d’instragrammable!😂. Enfin des fois oui mais pas souvent et pas partout en même temps ! 😉
    Mais au delà de l’image femme-mère à la maternité parfaite c’est l’exposition des « enfants sandwichs » des enfants surexposés par leur mère qui m’inquiète…😕

    Aimé par 1 personne

  5. Je ne suis pas influenceuse, encore moins princesse, quoique sans doute un peu dans ma petite sphère familiale, mais comme nous toutes (tous ?) scrutée et étudiée. Pas besoin des réseaux sociaux pour cela. La comparaison avec ma mère, qui cuisinait maison, était parent déléguée, connaissait mes copines et leurs parents, et faisait des activités chasse au trésor, peinture et pâte à sel le mercredi est largement suffisante à ma culpabilité, alors que je viens d’envoyer mes enfants jouer plus loin pour un peu de “me-time”.
    S’exposer aux réseaux sociaux, c’est comme épouser Will : on en prend le bon, mais on accepte d’être observée et critiquée dans le moindre de ses faits et gestes. L’important c’est de n’en garder que le meilleur : la bienveillance et le partage (ou l’appartement de fonction), et de rester fidèle à soi même. Je vois Instagram comme ma vitrine, et, comme mon blog, je ne veux pas en faire de pub : Y vient qui veut (peu). C’est mon choix, la trace de nos souvenirs de leur enfance. Je suis ouverte aux partages, j’adore ça même, mais je ne souhaite pas me surexposer à l’avis de gens que je ne connais pas. Sur ma vitrine, je ne pose que les meilleurs souvenirs. Bien entendu je ne veux pas laisser de preuves de mes cris, ou de nos bras de fer, et je doute que nous soyons nombreux à vouloir le faire. En étant un peu honnête avec soi même on verrait que nous sommes tous un peu les mêmes. Rois et Reines et avant tout libres De nos choix . Bel article très juste comme souvent 😘

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  6. Merci pour ce texte.
    J’en prend connaissance aujourd’hui, jour de la fête des mères, ma 1ere fête des mères !
    Il est important, voir primordial, de libérer la parole des femmes et en particulier des mères, car ce discours moralisateur sur « sois une mère et tais toi » entraîne des séquelles psychologiques réelles et dévastatrices. Mon expérience personnelle me l’a malheureusement montré, la dépression post-partum est une réalité dont personne ne veut entendre parler.
    J’ai été très touchée par la justesse de vos mots…

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