Mai 68 : souviens-toi de demain

« SOYONS RÉALISTES, DEMANDONS L’IMPOSSIBLE »
En 1968, je ne sais pas si j’aurais été du côté des hardi·e·s.
Les homosexuel·le·s n’existaient pas en tant que catégorie politique, ils·elles faisaient l’objet d’une condamnation pénale et les femmes, certaines femmes, se battaient avant tout pour le droit à disposer d’elles-mêmes – peu importait avec qui.
Aurais-je brûlé mon soutien-gorge, occupé la Sorbonne, désobéit au monde ?
Enfant·e de mon époque, je ne peux pas me souvenir d’un passé qui n’existe pour moi qu’en terme de libertés. Mais je sais reconnaître dans cette vie les droits qui ont été durement arrachés à l’ordre des anciens et au patriarcat.

« IL EST INTERDIT D’INTERDIRE »
Quand je pense à mai 68, je n’entends pas les détonations de la rue. Comme beaucoup, j’évalue son héritage au courage des unes et des uns d’avoir envoyé valser l’ordre établi.
Je réalise que très tôt, j’ai détesté être une fille. Je m’acharnais à faire de la danse classique là où mon corps ne présentait aucune souplesse. Je n’étais ni vraiment jolie ni vraiment brillante, je ne savais pas ce que je valais. Je voyais ma mère porter seule le souci de la vieillesse de ses parents, quand ses frères se concentraient sans mal sur leurs propres trajectoires. J’entendais dire, à table le dimanche, que mon frangin ferait une prépa et que moi, « on me marierait ».
J’ai détesté être une fille parce que je ne savais pas l’être sans forcer les verrous de ces prédéterminations insidieuses, que je n’identifiais pas encore mais qui pesaient déjà lourd sur mes épaules.
Nous étions pourtant mille ans après la révolution, dans une famille moderne et aisée. Nous étions surtout en plein dans le privilège blanc et le sacrifice des femmes sur l’autel d’une bourgeoisie malade.

« JOUIR SANS ENTRAVES »
A quinze ans, lorsque j’ai rencontré la femme de ma vie, je ne me posais pas la question de mon orientation sexuelle. Les mots même me faisaient horreur, ils me paraissaient impudiques. Pourtant, il a suffit qu’elle apparaisse pour que je la choisisse. Sans la moindre hésitation, j’ai attrapé sa main et me suis battue chaque seconde pour que nous puissions exister.
A l’époque, l’aréopage d’adultes qui nous entourait a tout tenté pour nous séparer. De l’assistante sociale qui l’a convoquée pour lui expliquer que mon père gagnait trois fois le salaire du sien, et que nous n’avions aucun avenir ensemble. Du professeur principal qui, pour me punir de refuser de la quitter, m’a menacée de prévenir ses parents de ce que nous « faisions ». Des amis de mes parents, qui m’ont accueillie quelques semaines pour m’extraire des guerres familiales, à condition qu’on ne me voit jamais en tête-à-tête avec elle au lycée. De mes propres amies, qui s’interrogeaient sur ce que je pouvais bien lui trouver, avec ses joggings et sa raie au milieu.
Jusqu’à elle-même, qui durant quatre ans n’a cessé de me quitter, tant elle avait intériorisé l’interdit.
J’ai tenu bon, parce qu’il ne pouvait plus y avoir de monde en dehors d’elle.
Il me semblait qu’un grand amour est un grand amour, quelles que soient sa couleur, son origine ou sa religion.

« PRENEZ VOS DÉSIRS POUR LA RÉALITÉ »
Quand la révolte estudiantine éclate sur les bancs de la Sorbonne de 68, l’homosexualité fait partie des maladies mentales et la France la condamne pénalement. Si je regarde en face la jeune fille que j’ai été, je dois reconnaître que je n’aurais pas gonflé les rangs du « Comité d’action pédérastique révolutionnaire ». J’avais tout juste assez de courage pour arracher mon propre choix aux jugements alentours, je n’étais pas encore dans un dynamique commune.
Mais qu’un tel mouvement ait existé, même balbutiant, a permis de rendre la question politique.
Alors, après mille combats, Gisèle Halimi et Robert Badinter ont pu dépénaliser l’homosexualité en 1982.
Alors, le PACS a pu être voté en 1999. Alors, la loi sur le mariage pour tous et l’adoption des enfants nés d’un couple de même sexe par le second parent, a pu voir le jour en 2013. Au prix d’un débat public d’une violence inouïe, mais qu’importe. Ce qui est gagné, pour les familles comme la mienne, est gagné : il est écrit quelque part dans la loi que nous pouvons « faire famille », au même titre que n’importe quel quidam. Nous ne sommes plus « hors du monde », nous habitons la lumière.

« COURS CAMARADE, LE VIEUX MONDE EST DERRIÈRE TOI »
Il m’arrive encore parfois d’être meurtrie par les résistances homophobes que je rencontre. Dans ces moments-là, je repense à cette émission politique lors du débat sur le mariage pour tous. Christiane Taubira faisait le tour des plateaux de télévision. Sans relâche, elle ouvrait la brèche d’un monde équitable. Haute en verbe et en humanisme, elle nous défendait comme elle aurait défendu n’importe quel opprimé : elle n’avait de cesse de parler d’équité devant la loi.
Ce soir-là, dans un débat sur le racisme et le rejet de l’autre, la grande autrice Léonora Miano avait cette phrase, qui sans cesse me revient en mémoire : « On n’en meurt pas de la disparition du monde connu, on invente autre chose. »
Derrière elle, se tenaient droite les foules invisibles des opprimé·e·s de nos sociétés modernes : les femmes avant tout et partout dans le monde, les peuples colonisés, les malades mentaux, les LGBTI, et j’en passe.
Elle réaffirmait alors, dans ce pays qui se veut celui des droits de l’Homme, que considérer l’autre comme son égal·e, quelle que puisse être sa réalité, aussi différent·e qu’il·elle nous paraisse, est une question d’humanisme.

« CE N’EST QU’UN DÉBUT, CONTINUONS LE COMBAT »
En 68, j’aurais sans doute été du côté de l’amour, et c’est déjà pas mal. Il m’a fallu quinze ans pour cheminer de la jeune fille tombée amoureuse de sa camarade de classe, à la femme ouvertement lesbienne, non pas dans un esprit de communautarisme mais simplement par devoir envers notre fille. Alors, en 2018, je suis capable d’être aux côtés de celles et ceux qui ont eu tant de mal à exister pour ce qu’ils·elles sont, et j’en appelle à toute notre vigilance.
Bien des combats ont été menés avant même ma naissance, mais il en reste encore beaucoup. Nous souvenir d’hier est, comme souvent, une manière de protéger demain.
En janvier dernier s’ouvraient les Etats généraux de la bioéthique, qui dureront jusqu’au 7 juillet. Parmi les nombreux sujets passés au tamis du débat, celui de l’accès à la Procréation médicalement assistée en France, aujourd’hui réservée aux couples hétérosexuels infertiles. La discussion porte sur la possibilité de l’ouvrir aux couples de femmes et aux femmes seules. Il est temps d’admettre que limiter l’accès à une technique médicale du fait de l’orientation sexuelle va à l’encontre du principe d’égalité. Ses modalités de prise en charge peuvent être discutées, mais si nous entendons vivre dans une société de fraternité, la PMA doit être ouverte.
C’est cela pour moi l’héritage de mai 68 : la conscience chevillée au corps que j’existe, dans l’entièreté de mon corps et que je dois pouvoir exercer par lui les mêmes droits que n’importe quel·le autre citoyen·ne.

01_700_15_13109

Slogans extraits des mouvements de mai 1968,
dont nous fêterons prochainement l’anniversaire des 50 ans.

Publicités

5 commentaires sur “Mai 68 : souviens-toi de demain

  1. C’est drôle que tu écrives sur ce cheminement car je m’interrogeais récemment sur la façon dont ça avait pu se passer avec ta famille. C’est une question que je me pose de temps en temps – quel serait la meilleure manière d’accueillir l’homosexualité d’une de mes filles. On lit encore bien des témoignages de parents qui, dans leur esprit, étaient parfaitement ouverts à toutes les sexualités, mais à qui l’enfant a caché son homosexualité par peur d’etre rejeté. Comment nourrir ce sentiment que tout peut être dit, et surtout, que cette réalité est tout aussi acceptable et possible pour nous que l’heterosexualité? Nous avons des livres pour enfants avec des héros / héroïnes homosexuelles, et des livres pour enfants avec des personnages hétérosexuels. J’essaye de cultiver cet horizon des possibles de différentes façons, notamment quand je m’exprime, pour ne pas les cloisonner. Mais je tâtonne c’est certain …

    Aimé par 2 personnes

    1. J’ai réfléchi longtemps à ton commentaire, merci ) En vérité, j’aurais bien du mal à dire si cela a été difficile ou non pour moi. Je constate que je déteste quand certains osent prétendre que je n’ai pas eu de combat à mener, et qu’alors nombre d’anecdotes comme celles que je cite dans cet article reviennent. En même temps, j’ai bien moins été assignée à des réactions homophobes que certaines personnes de mon entourage. J’avais la chance d’avoir été élevée par une maman dont l’amour est indéfectible. Elle nous a transmis cette certitude. Nous avons pu nous opposer parfois, avec mes parents ou proches, mais je ne risquais pas quelque chose de définitif. Je crois qu’il faut transmettre à nos enfants l’idée d’une porte ouverte, grande ouverte, toujours, quoi qu’il arrive ou qu’il qu’il ait pu être dit…
      Quant à ma fille, je passe un temps infini à corriger les adultes autour de nous, chaque fois qu’ils l’assignent à une identité. Je lui dis qu’elle peut aimer qui elle veut, garçon et fille. Qu’elle pourra ne pas se marier. Qu’elle est capable de tout, si elle travaille ses rêves. C’est presque un travail d’orfèvre, d’implanter ces idées en elle…

      Aimé par 1 personne

  2. Comme je partage tes mots ! En tant que maman, je n’ai de cesse de répéter à mes fils que nos choix nous appartiennent, qu’on aime les filles, les grçons ou les deux. Qu’ils pourront se marier une fois, plusieurs ou jamais et avoir des enfants ou non. Qu’il s’avère que je me suis mariée avec leur père parce que je l’aime et que j’ai eu des enfants parce que j’en voulais. La diversité de sexualité, de couleur de peau et de religion fait partie de leur quotidien et j’en suis heureuse pour eux.
    En tant qu’enseignante dans un collège de banlieue, c’est plus compliquée. J’en parle beaucoup avec mes élèves, d’égalité, de bienveillance et de tolérance. On débat, ils écrivent, posent beaucoup de questions auxquelles j’essaie de répondre au mieux. C’est une éducation au quotidien, que l’école a le devoir d’assurer. Mais je me sens parfois seule face à certains collègues qui pensent que ce n’est pas notre rôle. C’est pour cela que je pense que les associations doivent être présentes dans les établissements scolaires. Pour les gamins mais aussi pour pousser les profs à comprendre l’importance de leur rôle dans la vie de nos enfants et de nos ados. Je suis choquée par ce que tu as vécu au lycée mais tu ne dois, malheureusement, pas faire figure d’exception. Et je continue à me battre pour que l’école soit le lieu de la tolérance et de la liberté. Il y a encore du boulot…

    Aimé par 1 personne

    1. Tu soulèves ici un immense problème à mon sens : l’école doit et devrait être l’un des lieux de ces apprentissages. Pas le seul évidemment, la cellule familiale, les associations, tous doivent être le foyer des valeurs qu’on veut transmettre aux enfants. Mais ceux-ci passent 2/3 de leur temps à l’école en semaine, il me semble primordial que le corps professoral se saisisse aussi des notions de liberté, d’empathie, de tolérance, de dialogue ou même de consentement. Je connais certains éducateurs qui le font si bien, dommage que ce ne soit pas une généralité. Mais cela change sans doute doucement, grâce aux personnes comme toi…

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s