#Résistantes : Moïra, celle qui marche

Il y a une semaine, j’annonçais sur Instagram la création d’une série de témoignages de femmes, intitulé @Résistantes. Le premier, publié sur IG sous le nom de Tiphaine, était écrit par celle qui l’a vécu. Celui-ci m’a été raconté : une amie de cette femme mère résistante voulait lui rendre hommage et m’a demandé d’écrire son histoire.

J’espère l’avoir fait avec toute la sororité que je lui adresse. Cette série est la vôtre, n’hésitez pas à m’écrire si vous souhaitez raconter votre résistance, ou que je la mette en mots. 

« Je marche.

Je marchais déjà, quand j’ai passé la porte de cet appartement commun, quand j’ai arpenté les couloirs de la maternité pour calmer le déferlement des contractions. Je marchais vers lui, ou avec lui, ou pour lui. Et ce matin, quand je suis allée à cette  formation avec les collègues, je marchais depuis lui. Son regard, dans mon sillage. Une conférence de Muriel Salmona, sur la violence faite aux femmes.
Je marche depuis que je suis en âge d’avancer, avec mes hanches de femme et mon visage de rigolote de service. C’est un peu comme tracer sa route, l’air de rien. Ou fuir les champs de bataille, pour ne pas être gisante sur le canapé pliable acheté au rabais.
Au fil des ans, je marche de la maternité à chez nous, de chez nous à l’école, de l’école à l’immeuble, de l’immeuble à sa chambre. Je ferme sa porte de petite fille interloquée et je marche jusqu’au salon, des échanges à la crispation, de l’homme aux reproches, à la peur rampante dans le fond de mon estomac. 
Je marche là où je n’ai plus pieds, en silence. Pas le choix, je continue du matin au soir, des gardes de nuits aux horaires de maternelle, des tête-à-tête rugueux à ma solitude terrifiée.
 
Ce matin, il y a une estrade et sur l’estrade, une femme aux épaules ovales. Elle parle de violences faites aux femmes et d’invisibilité. 
Elle énonce : « vous ».
Elle dit : « un regard de bêtes traquées ». 
Je me dis que je suis de celles qui cavalent pour échapper aux coups, qui restent interdites et soumises aux séquestrations. Celles qui savent se confier autour de la machine à café, qui font comme si c’était l’histoire de la copine de. Celles qui ont l’air légères faciles et dynamiques, qui portent des manches longues pour dissimuler les marques. Les femmes immobiles, foudroyées par la peur. Les femmes allongées, qui attendent que le viol passe et à qui on reprochera de ne pas s’être débattues. Les femmes courantes, qui protègent les marmots. Celles qui restent parce qu’elles croient qu’on les retrouvera toujours, celles qui partent parce qu’elles espère qu’on peut mieux vivre là-bas.
​Sur le retour, dans la voiture, un silence épais comme du sang qui coagule nous empêche de parler avec mes collègues. 
Ça monte dans ma gorge, ​c’est toute la boue remuée par mégarde et les digues qui vont céder.
 
Le lendemain, je marche. Ma fille sous le bras, le sac de couchage dans l’autre, je marche jusque chez une amie. 
Je lui dis cette fois où j’ai poussé la porte du commissariat par automatisme. Quelque chose du genre, dire ou mourir. Et cette femme, en uniforme, qui réclamait de voir les traces de bleus pour me croire. La honte visqueuse au fond de ma gorge, et mes pieds qui ont rebroussé chemin. 
Je raconte que j’arpente chaque soir le couloir de notre appartement, quand je fais en sorte de m’enfermer avec elle, si petite, pour passer la nuit derrière un loquet solide. Sous l’interstice de la porte, j’entendais son filet de voix : je vous tuerai. Toutes les deux. Je commencerai par elle. Ou par toi. Ça dépendra du jour. Je vous tuerai pour que vous compreniez. Et tu n’auras plus personne à sauver, après.
Sa voix qui me disait, aussi : tu es la femme parfaite. Passe-moi le sel. Tu vas y arriver, la tête est dehors. Repose-toi, je m’en occupe. Tu n’as fait que ça ? Elle crie, encore. Vas-y.
Cette voix sûre d’elle-même, qui lâchait un soir devant mes parents : votre fille, elle aurait peur d’une mouche ! Elle sursaute toujours comme si elle devait se méfier de quelque chose !
Le rire de mes parents. La regard attentif de l’agente devant moi. Les pots cassés sur ma tête, de fille sympa.
 
Le lendemain de cette conférence, j’arpente comme une lionne les rues de la ville.
J’ai pris huit pulls, pas une seule culotte, j’ai pensé au doudou mais pas au livre de contes du temps perdu, et je me réfugie. Littéralement, je reste cloîtrée trois semaines durant chez mon amie, avec le corps chaud de notre enfant juste à portée de mains pour ne pas oublier qu’elle, est vivante. Sauvée ? Par la fenêtre, je vérifie qu’il ne rode pas. Je discerne un jour sa silhouette interrogeant les gamins du quartier, je rentre la tête dans mes épaules. Personne ne nous a vues, il ne peut pas connaître le visage de cette amie qui nous a accueillie. Ce n’est peut-être pas lui. C’est un hasard, ou un avertissement. Je ne réponds à aucun message, mes collègues ne s’épuisent pas et envoient des mots rassurants. 
Le temps passe au compte-goutte. J’attends, que quelque chose arrive.
 
Plus tard, on nous prête une maison. Les cartons défilent, les collègues nous déménagent. Je paye encore les traites de notre maison commune, où il habite. Le jugement provisoire me donne du souffle, ma fille est protégée. La vie reprend, la marche quotidienne pour organiser un équilibre qui ne la marquera pas au fer rouge. J’avance, je la porte. Je trébuche parfois, change d’avocat, refais les serrures. Je compte chaque euro, et me méfie des ruelles où je vois souvent se dessiner le visage d’un de ses frères. Même surveillée, je cours, loin de sa mise sous tutelle. Je réalise, essoufflée, qu’il n’y a pas que le courage de partir : je cherche celui de nous ancrer.
Loin de sa voix qui susurre calmement : tu ne vendras jamais cette maison, je ferai en sorte que tu perdes jusqu’à ton tee-shirt.
Celle de mes proches qui tentent une caresse : il ne peut plus t’atteindre, il faut te reconstruire maintenant.
Celle de mon avocat, qui assène : le jugement définitif revient sur le verdict, il pourra prendre votre fille un week-end sur deux. 
 
Je marche, c’est comme ça que je me définis.

Ici, là où j’ai fui une justice complaisante et un système injuste, la ville est vierge, personne ne nous connaît. On m’a demandé qui je suis, hier, quand j’ai pris rendez-vous pour l’inscrire à l’école. J’ai eu envie de répondre : je suis celle qui marche. Je ne fais plus de sur place, j’en ai fini des courses de fond pour échapper à la violence d’un mari que la société ne soupçonnait pas. Je ne suis ni victime ni résistante : je suis en mouvement. Vers demain, vers la guérison. J’ai fermé la porte d’une enfance où nous aurions été à sa merci. Je ne crains plus les assignations des cols d’hermine, ou les menaces de prison qui pèsent sur mes épaules. Je suis devenue, quoi qu’ils en disent, libre.

Moïra »

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