Tu seras primatologue, ma fille

J’écris mille carnets de vents, depuis toujours. Certains se perdent, certains ne trouvent jamais de point final, d’autres resurgissent les soirs d’octobre et m’arrachent, pour un temps, aux torpeurs de mes visionnages quotidiens.
Celui-ci, avec son dos craquelé déjà et son faon pailleté en couverture, je l’ai commencé pour elle. A la naissance de notre première née, ma « re »-naissance, j’ai mis des mots sur notre quotidien. J’avais peur d’oublier les parenthèses magiques, les moments où nous avons ramé si dur sans que nul.le ne le sache. Je voulais pouvoir un jour lui dire : « C’est à toi, ma fille. Ces carnets, c’est à toi qui va devenir femme, ou mère, ou n’importe quelle incarnation de ta lumière. C’est à toi ces centaines de lettres, ces notes brèves ou longues sur notre vie, c’est à toi pour que tu découvres ce que nous avons voulu te transmettre. On n’a jamais atteint le soleil, mais il n’y a pas eu un seul jour sans qu’il soit dans notre viseur. »

Ce soir je relis quelques lignes d’une scène oubliée. Romy a peut-être trois mois, elle est installée dans son transat, et tient compagnie à Oumi qui cuisine notre dîner. J’espionne leur discussion, et surprend ma moitié lui expliquer qu’elle sera primatologue. Elle y a beaucoup réfléchi, c’est un métier d’avenir. Il ne faut pas craindre de sortir des sentiers battus. Il faut creuser sa propre vocation, les gorilles sont les sages de nos forêts, on a toujours besoin des primatologues.
De toute façon pourquoi se restreindre aux métiers « de filles ». On n’en est plus là, benti, on t’expliquera plus tard.
J’ai du rire sous cape, ce soir-là. J’ai du penser qu’elle ferait bien ce qu’elle veut, notre toute petite, ou qu’elle a bien le temps.
J’ai du aussi me demander d’où ça sortait, primatologue. Pourquoi pas chauffagiste, ou conseillère clientèle, ou scénariste, ou créatrice de mode, où militante SPA ? Pourquoi pas horticultrice, finalement.

J’écris mille mots pour nos enfants, je leur destine depuis leurs années d’enfance le carnet de bord d’un accompagnement et de nos valeurs.
L’une des plus importantes, celle que je ne cesse d’apprendre dans mon parcours d’adulte, est l’humilité.
Je n’ai pas été élevée dans cette optique, on m’a appris à être fière, debout, à me sentir capable de tout – et je remercie chaque jour ma maman de m’avoir transmis cette forme de confiance inébranlable en nous, c’est une arme puissante. Pourtant, depuis que je deviens grande, je ne cesse de me frotter à ce besoin d’humilité qui me semble être la condition indispensable à des échanges humains intelligents. Le reste du monde n’existe que quand on le considère dans son propre parcours. A fortiori, en tant que parent.e.s, rien ne me semble plus important que d’ouvrir nos enfants à la réalité de l’autre.

Ce soir, je suis comme toujours interpellée par des actualités que je trouve d’une violence extrême. Des « grands hommes » qui font comme s’il suffisait de traverser le rue pour trouver un emploi. Sans considération aucune pour ce qu’est l’autre : d’où il vient, quel est son parcours, comment se présente-t-il, où se situe-t-il dans le grand échiquier de notre soi-disant égalité des chances. Des « blouses blanches » qui annoncent publiquement qu’ils sont contre l’I.V.G.. Sans réflexion profonde sur leur légitimité à arbitrer, en tant qu’hommes, sur ce qu’il advient du corps, du psychisme, de l’avenir d’une femme condamnée à son « destin biologique ». Des trolls sur la toile qui s’offusquent du débat sur l’accès pour toutes à la P.M.A., sans l’ombre d’un lever de sourcil quand il s’agit de discriminer massivement des catégories de personnes, sous prétexte qu’elle ne sont pas mariées, ou hétérosexuelles.

Je relis mon carnet. Je ne suis pas convaincue que primatologue soit la voie la plus immédiate pour « réussir sa vie ». Je veux dire facilement. Du point de vue des dominant.e.s.
Pourtant je fais partie des privilégié.e.s, je parle sans doute du même bord qu’eux. Je suis née dans la bonne famille, j’ai été armée dès mes premiers jours. La bonne enfance, dans un pays sans guerre, sous un toit solide, avec un frigo plein et des devoirs récités chaque soir. Les bonnes capacités, physiques ou mentales, un teint blanc et un corps svelte, entier, sans la moindre maladie handicapante. J’ai eu assez tôt l’idée lumineuse de m’adjoindre une identité lesbienne, mais on pardonne facilement aux gens de bonne famille ce qu’ils savent faire oublier par un parcours social acceptable, et un profil qui se rapproche des cases tant aimées.

Toi ma fille, ce sera moins évident. Je n’arrête pas de l’écrire depuis juillet 2015, tu batailleras avec d’autres désobéissances à la norme.
Tu devras te justifier chaque jour, pour tes identités, tes choix, tes interrogations aussi. Nous t’accompagnerons, Oumi et moi, nous chercherons les solutions qui te conviennent, les réponses qui te rendront plus forte.
Mais toujours, TOUJOURS, je murmurerai à ton oreille qu’il ne faut jamais oublier d’où tu parles. Que tu te dois de porter un regard lucide sur tes chances, tes privilèges, que tu ne pourras devenir « quelqu’un de bien », que si tu tutoies sans oeillères tes choix et ce qui t’a été donné. Personne ne se fait seul.e, mon ange, on est tous le fruit d’une histoire. Et il n’y a pas de plus grande condescendance, que d’envisager l’autre depuis ses propres réussites.

Je profite de cet article « fourre-tout » pour vous conseiller vivement le cycle d’émissions de France Culture sur l’école. Tout n’est pas dit, mais le mythe de l’égalité des chances en prend pour son grade, et les professeurs, leurs paroles, sont pour une fois mis à l’honneur.
A écouter ici : L’Ecole Républicaine au péril des inégalités sociales

1/4) : L’éternel débat des inégalités scolaires

2/4) : Paroles de profs

3/4) : Quand l’Etat impose sa mixité

4/4) : Une conscientisation précoce

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Un avis sur “Tu seras primatologue, ma fille

  1. Je suis impressionnée par la conclusion de ton texte, elle résume bien ce que je ressens. C’est une lucidité qui m’est venue sur le tard, être capable de voir l’autre à travers son histoire à lui/elle, à travers son propre parcours, et non selon mes propres réussites et hésitations. J’ai vécu longtemps dans un entre-nous, entre enfants de classe social équivalente et de palettes de couleur de peau bien mornes, nous étions comparables puisque similaires dans nos vies, nos origines et probablement nos destinées, si je regarde ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Difficile ensuite d’apprendre à n’en pas l’ensemble du monde à travers ce prisme là.

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