#Résistantes : Suzy, la nuit

« Je viens parce que j’ai vieilli, un peu. Combien d’années déjà ? Tu ne comptes pas sans doute, moi je ne compte plus. Avant oui, mais maintenant, je suis à un âge où l’on s’empêche de compter les jours pour ne pas voir s’éloigner la beauté des révoltes. Je viens te voir. Je te trouve changée. Le pattes d’oie, non ce n’est pas ça, c’est la frange aussi tu as un tellement joli front, et tu le caches. Tu baisses le rideau. Allez, je ne te juge pas. Tu es vieille toi aussi, tu as assez d’étoiles sur les tempes pour ne plus te soucier d’être coquette.
Tu ne comprends pas ?
Oh, je viens et la nuit tombe. Dans le noir je réfléchis mieux. Je repense aux hommes que j’ai aimés, et aux hommes que je n’ai pas aimés et qui m’ont prise. J’avais des choses à me prouver. Je voulais tout vivre, j’avais très peur de dilapider le temps de ma vie, et le temps de l’amour. Toi, tu n’as jamais eu ce problème. Tu l’as connu si jeune et tu l’as aimé comme on aime le soleil. Je t’admire, sans rire. J’ai à peine trente ans. Je suis ce qu’on appelle une femme moderne, je sors le soir et je porte des soies courtes. Souvent je me dis que je ne suis pas plus heureuse que tu ne l’as été. Et toi ? Oui, tout va tellement vite aujourd’hui. Tu as su qu’il était parti ? Oui. Il ne s’est pas retourné. J’ai juste vu son pardessus de dos, avec ses épaules autoritaires. C’est tout ce que je garderai alors, tu ne trouves pas ça drôle ? Des épaules autoritaires. Bien sur, il n’y a pas que ça.
Suzy va bien. Elle n’a pas tout compris, elle a eu un peu peur. Elle serrait ma main avec ses petits doigts, je sentais qu’elle se concentrait très fort pour ne pas trembler quand on marchait dans la rue, avec la perruque. Au début c’était un jeu, et puis, comme toujours, c’est devenu un danger. Il faudra que tu t’occupes d’elle. C’est une petite fille troublante, tu ne peux pas lui cacher tes meilleures intentions. Elle finit par tout savoir, elle écoute aux portes de tes yeux. Quant on passait près des policiers, elle me regardait sévèrement. Elle va mieux maintenant. Depuis que j’ai compris qu’elle m’avait suivi par amour. Tu sais, que ce n’était pas un choix, que c’était moi et puis c’est tout.
J’ai eu trente ans hier, je te l’ai dit ? Mais tu le sais, je suis bête.
La nuit est douce ici, on dirait que rien ne peut arriver. On entendrait grimper un chaton au crépit. Ce ne sera pas pareil demain, je suis obligée de te le dire. Quand ils arriveront, il faudra les laisser fouiller. Retourner le monde. Ton salon et les poches de Suzy. Ils cherchent où il est. Il est parti, j’ai bien essayé de leur expliquer, et puis je ne me souviens plus de rien ça fait trois ans maintenant. Je leur ai dit qu’il avait sorti la batte, et Suzy ne versait pas une larme. Après je ne sais plus ce que j’ai fait. Maman ? Je t’ennuie ? Il est tard je sais. C’est que nous n’avons pas beaucoup de temps. Suzy s’est endormie au salon. Je sais bien que tu as envie de te reposer, mais s’il-te-plait, écoute-moi. C’est la dernière fois, après ce sera fini tu auras tout le silence pour te retrouver, je te laisserai en paix. Mais ce soir, il faut que je te dise combien je l’aime, ma petite fille, pour que tu lui dises plus tard.
Quand elle était petite, je croyais toujours que j’aurais le temps. Il se penchait sur elle et je ne frissonnais jamais, parce qu’il l’adorait. Je me disais que je verrais l’ange se muer en démon. Une fois, il m’a traitée de truie devant elle, mais elle avait à peine trois ans- je pensais qu’on n’entendait pas à cet âge-là.
Ce qu’il y a d’évident aujourd’hui, c’est que de nous deux, Suzy est celle qu’il reste à sauver.
Il y a dix jours, tu l’aurais vue, elle m’indiquait la route la plus sure pour ne pas croiser de policiers. Je m’en veux, je sais que ça ne se voit pas. Je ne l’ai pas protégée, tu peux le dire. Je ne t’en voudrais pas. Je n’en veux plus à personne. Même lui. Même ses amis, même les pères de famille.
Enfin, de loin, je garderai un œil sur son adolescence. Ils disent que je ne suis pas capable de l’élever. Je sais que toi tu prendras très bien soin d’elle, c’est un peu ma façon à moi de lui laisser une chance. Dans l’idéal, il ne faudrait plus qu’elle se souvienne de moi. Parce que sinon, il arrivera un moment ou tu devras expliquer, qui je suis, où nous sommes allés, combien de temps ils nous ont cherchées. Ne lui dis pas. Je ne voudrais pas qu’elle ait à porter ce choix-là, ou alors, dis-lui que je l’ai enlevée. C’est mieux, non ? Ça fait un peu hollywoodien, ça lui plaira quand elle aura quatorze ans.

La nuit, quand on peut palper le noir à pleines mains, Suzy est somnambule. Elle sort de son lit, elle chante un petit air de lalala, et il ne faut surtout pas la réveiller. Elle me fait penser à moi, lorsque j’avais son âge. Avant que la vie ne me gâche. Une fois, nous étions dans un hôtel assez minable je me souviens, j’étais allée acheter des céréales à la réception et quand je suis revenue, je l’ai vue là derrière la vitre elle avait plaquée ses petites mains blanches sur le verre, on aurait dit un ange qui essayait d’attraper l’air pur avec ses doigts. Je ne pouvais pas lui résister, hein ?
Maman il faut que je t’avoue quelque chose, pour que tu comprennes. Il n’était pas le seul à taper. Moi aussi, j’essayais de lui faire mal. Avec mes mots, et parfois j’y pensais toute la journée, à comment j’allais lui faire mal. C’était comme une bête sauvage en moi, dans l’estomac. Comme une autre moi qui n’aurais plus du tout voulu sauver le père de sa fille. Il me disait de s’occuper de tel ou tel de ses amis, et quand je revenais, je lui disais que j’avais ressenti un plaisir nouveau. Rien que ça, il brisait les murs autour de nous. Et quand je revenais avec un bleu, ou quand je ne pouvais plus me lever pendant vingt quatre heures, je lui disais qu’il aurait ma mort sur sa conscience. Je ne sais pas s’il y croyait, mais en tout cas, une fois je l’ai vu pleurer. Suzy dormait sur le canapé du salon, nous nous sommes écharpés au murmure, et il a versé une larme. Une seule. Une larme en peau de nuit, il en a eu honte.
Je sais que tu ne peux pas comprendre parce que tu l’aimais beaucoup. Et moi aussi, au début, je l’aimais assez pour ne pas comprendre. Et puis il est parti. Je le revois encore. Suzy fait semblant d’avoir oublié, mais moi sa mère je sens ces choses-là, je sais bien qu’elle n’a pas oublié.
Et la nuit, elle éloigne les monstres. Donne-lui la main. Laisse la rêver parce qu’elle n’a que ça pour combattre la vie. Tu sais, comme je me sens vieille, je ne l’ai jamais grondée, je me suis dit que ça tuerait trop d’énergies. Tu feras sûrement mieux. En attendant, je vais aller me coucher avec elle. C’est notre dernière nuit, demain matin ils seront là. Ils m’emmèneront.
Ne souris pas maman. Je suis contente de mon sort. Ça m’est arrivé, de croire que je sortirais de tout ce noir, et j’ai aimé mon homme comme ma fille à ma pauvre façon. C’était honnête. Ce que je regrette c’est la fuite. C’est Suzy sur ces trottoirs immenses qui tend sa toute petite main aux inconnus. Ils lui donnaient toujours à elle, elle a un sourire à être sauvée. Oui, ce que je regrette c’est la traque. Enfin, je vais m’étendre je suis fatiguée. J’essaierai de ne pas vous réveiller demain, promis.

Octobre 2018 -© Man0umi, tous droits réservés

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