Principe de réalité : cache-cache avec la mort

Certains enfants sont protégés longtemps, et ne découvrent la mort qu’une fois en âge d’en comprendre le principe, car ils ont déjà intégré ce qu’est la vie : un coeur qui bat, un corps en mouvement, un être présent et qui échange avec eux. Romy, elle, a très tôt entendu ce mot dans nos conversations, et comme il nous paraissait impensable de l’abandonner à ses interrogations, nous avons dû trouver les images pour lui rendre palpable ce qui faisait couler les larmes de ses mamans. 
Il y a d’abord eu sa petite cousine envolée. Plus tard, les hospitalisations répétées dans notre famille. Puis le dernier souffle du plus vieux chat de la tribu, un animal qu’elle côtoyait..
 
Comment dire le définitif à un âge où l’on découvre à peine l’infini ?
Comment expliquer l’absence du corps, de la chaleur de vie, l’éternité du vide à une enfant qui se croit toute puissante, et qui sitôt entrevue la menace l’applique ses mamans ? 
 
Je me souviens de la première discussion concernant sa cousine. Dans un brouillard épais, je crois avoir dit quelque chose comme : « Je suis triste parce que S. est morte. Ca veut dire qu’elle est née, mais qu’elle n’a pas pu rester sur terre avec nous et que maintenant, elle est un oiseau de paradis qui nous protège ».
Je me revois décider instantanément d’utiliser le mot « mort », pour ne pas créer de flou. Et Romy n’a jamais émis la moindre objection. Elle a avait un peu plus d’un an, elle a compris assez vite que nous portions un deuil. Un jour, nous avons reçu le faire-part de naissance de cette puce tant attendue et nous l’avons accroché sur le mur de nos photographies familiales. 
J’ai vu parfois Romy l’embrasser avant d’aller dormir. 
 
Plus tard, lorsque nous avons craint pour ceux que nous aimons, elle n’a posé que très peu de questions. Elle était là au seuil de l’hôpital, nous voyant traversés de terreur,  parler de mots sombres : cancer, coma, chances de survie. Je la revois, elle d’ordinaire si vive, rester de marbre durant toute la conversation et poser simplement sa main tiède sur la joue de ma soeur. 
Je la revois quitter la piscine de sa fête d’anniversaire pour embrasser celui qu’une chimiothérapie terrassait, mais qui avait tenu à venir la féliciter. A l’écart des autres. Un baiser de trente secondes et dans ses yeux, la compréhension parfaite de la situation, à deux ans.
Je l’entends encore me dire : « Maman, tu n’es pas au travail, je sais que tu es chez Granny. Tu ne me manques pas ne t’inquiètes pas, reste avec elle. »
Et un jour, quand les coeurs se sont fait plus léger, sa voix comme échappée d’un rêve, au petit déjeuner : « Maman je crois que c’est bon. Tonton il a assez dormi, maintenant il ira bien. »
 
Romy fait partie des enfants qui intériorisent. Lorsqu’elle nous sent vaciller, elle accorde peu d’attention à nos problèmes adultes, mais elle passe aussitôt en mode autonomie. Elle s’occupe seule, nous demande moins d’énergie. Elle fait en sorte de ne pas être une charge. Elle joue sans nous solliciter. Elle grandit, mais ne nous demande plus d’applaudir. C’est sa manière de participer au combat.
 
Pourtant, ces derniers mois, nous avons beaucoup butté. Contre toute attente, c’est le décès du chat qu’elle a le plus de mal à comprendre. Nous en avons parlé mille fois, nous avons étiré l’explication de la vieillesse, de la maladie, de la tristesse de sa tante et de son oncle à chaque discussion. Toujours, elle semble passer outre la dernière réponse en date car elle y a trouvé une solution. 
 
« Maman, pourquoi il est mort Alphonse ?
– Parce qu’il était très vieux et très malade mon ange.
– Les docteurs ils l’ont soigné ?
– Ils ont essayé, et ça a marché pendant quelques temps. Mais après ça ne suffisait plus, son coeur s’est arrêté et il est monté au ciel.
– Mais Tatie elle a pas changé de médecin ? Moi mon docteur il me guérit tout le temps maman.
– Si, Tatie a tout essayé mais parfois ça ne suffit pas.
– Alphonse il est très mort alors ?
– Oui, on ne le verra plus. Mais on peut regarder des photos de lui si tu veux. »
Plus tard :
« Maman, il est monté au ciel des chats Alphonse ?
– Oui c’est ça, il veille sur nous maintenant.
– Il est monté en avion ?
– Je ne sais pas chérie, c’est son âme qui est montée, son corps a été enterré.
– Et pourquoi son âme elle est pas restée avec nous alors, il nous aimait plus ? »
 
Chaque fois, nous tentons d’être concrètes dans les réponses que nous lui apportons. Mais je vois bien qu’elle peine à réaliser la permanence et l’arbitraire de la mort. Le week-end dernier, nous étions tous réunis chez ma soeur et alors que nous servions le repas, je l’ai trouvée en train de chercher derrière les rideaux, sous la couette. Elle m’a dit : « Il est peut-être caché maman ».
Certain.e.s me diront qu’à son âge, on peut percevoir des choses invisibles à l’oeil adulte. Peut-être. D’autres considéreront simplement qu’elle n’a pas encore compris. Pas comme nous comprenons, à l’évidence.
De mon côté, j’ai décidé de la laisser chercher. Quel mal peut-il y avoir à ce qu’elle se forge sa propre interprétation de la mort ? Et si ce n’est qu’un jeu de cache-cache permanent où l’on ne retrouve jamais l’autre, n’est-ce pas moins violent que l’absence douloureuse à laquelle nous, les adultes, devons trouver une place ?
 
 
 
 
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2 commentaires sur “Principe de réalité : cache-cache avec la mort

  1. Je me souviens d’un enfant dont les parents avaient paniqué parce qu’il voulait rejoindre son Papi dans la mort. En réalité il cherchait l’escalator qui permet de monter au Ciel. La pensée est tellement concrète à cet âge-là, je me dis qu’elle a besoin de le chercher concrètement pour éprouver la stabilité de l’absence. Je me souviens qu’enfant, j’ai vécu la mort très tôt. Celle des animaux me fut la plus douloureuse parce que d’eux j’étais la plus proche et parce que leur mort est survenue en mon absence, et qu’on ne m’en a avertie qu’avec un délai. C’était terriblement abstrait, lointain, du passé pour les adultes. Et pour moi une perte double.

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