J’aimerais être cette femme

A 19h12, le trésor termine son repas. Je me félicite encore d’avoir décidé d’avancer l’heure des festivités, pour nous extraire de cet énième bras de fer autour de l’assiette qui gangrenait nos fins de journées depuis des semaines. Il fait déjà nuit noire, j’allume l’ampoule du couloir car je sais qu’elle va vouloir aller chercher ses feutres. Son album de princesses. La vieille game boy de Oumi. Son micro pour jouer à chanter. La lumière aiguisée agresse mes yeux, j’ai mis de la pâte à gâteaux sur l’interrupteur. Il faudra que nous achetions une applique, pour feutrer l’ambiance.

« Maman, j’ai encore faim ».

Les petits doigts potelés trempés dans la cannelle, le saladier, puis passés dans les cheveux pour balayer cette maudite mèche qui balaye son champ de vision. Les lèvres léchées au goût de fin d’année.

J’aimerais être cette femme qui continue à faire cela : capituler sur l’ordre, ouvrir les vannes du plaisir quand vient la fin du jour, et que je cuisine notre petit déjeuner du lendemain pendant qu’elle termine son assiette.

Elle dit souvent : « J’ai tout fini », quand il en reste encore une montagne sur les bords. Peut-être que les bords ne comptent pas, à sa hauteur, peut-être que ce qui est fini représente tout finalement. 

Je pense à cet email que je n’ai pas eu le temps de finir. Une contraction, je m’assois.

Rappel à l’ordre.

A 19h28, le pyjama s’enfile dans un galimatias d’arguties enfantines. J’ai la tête coincée, attention mes oreilles chauffent. Maman ça gratte les cuisses mes étiquettes, il faut une cuiller de miel pour guérir. Je ne sais plus vers quel âge j’ai commencé à m’habiller seule, je sais seulement qu’elle est bien plus capable que je ne l’étais à hauteur d’enfance, qu’elle a ce don d’être exempte de timidité, ou d’inertie. J’essaye, de ne pas aller vite. La minuterie du four sonne, la préchauffe est terminée il faut enfourner et lancer le décompte. Attends-moi ici.

J’ai toujours un peu peur quand j’ouvre la porte du four, le meuble n’est pas fixé au mur et le changement des parois encastrables fait partie des travaux que nous avons du repousser. Être raisonnables, toujours. J’aimerais être cette femme qui ne s’inquiète jamais, et qui ne souffre pas de la diète financière. Je regarde notre fille grandir dans un foyer qui est le sien, je sais que cela devrait suffire et pourtant. Regarder demain ne signifie pas qu’aujourd’hui sera aussi léger que ma certitude que nous allons vers plus de libertés.

Les contractions ne cessent pas, Romy déboule dans la cuisine avec son chapeau de paille de plage, et annonce qu’elle veut manger une biscotte. Un donut. Il n’y en a pas, alors du concombre. Peut-être une larve – un peu gluante, mais appétissante

19h40, j’entends fredonner une histoire de maison en carton depuis les toilettes, je range nos manteaux et nettoie la table basse, clairsemée des miettes du matin. Je suis presque certaine d’avoir omis d’envoyer la facture dont nous parlions en réunion. Il faut que j’appelle maman, que je réponde à ma soeur. Oumi a du prévoir notre dîner, je ne suis pas inspirée. Elle me manque, ces temps-ci. Comme un espace que j’aurais moins, entre l’effarement heureux de cette vie qui grandit en moi, et l’urgence de jongler entre le quotidien de notre puce et le travail, pour quelques semaines encore.

J’aimerais être cette femme qui sort les chandelles, qui prend le temps de se changer pour l’amour et n’est pas avalée toute entière dans la logistique banale d’un mardi soir. On n’est même pas si proche du week-end, on est encore sur le capital de l’avant-veille. Je vais bien. Je me dis que je vais bien, encore. Au son de la clé dans la serrure, la petite lumière déboule dans le corridor et se jette pantalon baissé dans les bras de sa Oumi attendue.

Tu sais, et bah moi, tu m’as manqué aujourd’hui. J’ai appris une histoire de loup, et j’ai tout mangé mon couscous, et maman m’a donné une papillote mais je te le dis pas. 

20h02, je leur rappelle qu’il n’est pas l’heure de jouer à la sorcière. L’avance que nous avions prise se dilue dans la joie des retrouvailles. Assise sur le canapé, j’entends leurs gloussements, les petits dents frottées à la va-vite. Je reçois un message de mon amie voyageuse qui me parle de « ma famille lumineuse ».

J’espionne. Je te lis deux histoires, et maman fera la dernière. Après, on dort habibti, il faut que tu sois en forme pour demain. Mais demain je vais pas au Centre de Loisirs ? Demain, tu vas chez ta copine, et vous aurez un atelier de contes. Demain, je vais mettre une robe, une robe qui tourne et sans gilet. On verra. Oumi, tu veux pas mettre ton doigt dans mon nez ? Allez, encore Abu El Fasad et stop. Il fait nuit, sur nos paupières.

J’aimerais être cette femme qui ne déborde plus, mais je repense malgré moi toujours au malheur, et la voix de Romy, à peine à quelques mètres, sa voix sautant du coq à l’âne dans les joies de l’enfance, provoque mes larmes. Je ne me souviens pas du monde avant elle. Je la regarde, je l’écoute dévaler les heures avec l’insouciance égoïste de son âge, je rêve de ses yeux ardoises à la maternité. Une contraction me sort du souvenir, un sourire aux lèvres.

Le minuterie du four sonne. Il est l’heure des parents, elle a enfin fermé les yeux. 

 

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