#Résistantes : Nine, un anniversaire

Depuis ce matin, une pastille sur l’écran de son téléphone lui rappelle que c’est ton anniversaire.
Elle avait oublié. La date, l’alarme dans son pouls, elle avait oublié ton existence. Ta voix ne résonne plus dans son univers. Depuis 18 ans, elle a si bien déconstruit cet après-midi là que le monde ne te faisait plus face. Elle peut regarder ailleurs, elle a réussi, mine de rien, à détourner les yeux du carnage et des marres de sang. C’est sans doute pour ça qu’elle ne t’a pas reconnu lorsque tu as trouvé son numéro il y a quelques semaines. « J. qui ? », elle a senti dans ton silence que tu étais surpris. Décontenancé, peut-être.
Elle avait oublié.
Elle avait oublié qu’elle peut être cette femme incapable de ne pas te répondre, et c’est revenu en un tour de manivelle. Ventre vérouillé, lèvres automatiques. Elle avait oublié qu’elle était celle qui devancerait tes questions, qu’elle te dirait comment la vie la traite, quel âge a son enfant, si le soleil brille sur cette décennie.
Durant des heures, une notification lui rappelle que c’est ton anniversaire, et elle hésite à t’envoyer un message.
Est-ce parce qu’elle a guéri, ou parce qu’elle ne guérira jamais ? Elle se souvient. De l’après-midi moite, du non qui ne sort pas, du goût de cendres dans la bouche pour les années à suivre. Elle se souvient de la jeune fille qu’elle était, qui mettait des paillettes sur son visage pour que personne ne remarque que sa peau était cyanosée. Des semaines qui ont suivi, de la mythologie à inventer pour justifier son état alarmant. Des pirouettes, au-dessus de la fosse commune où gisait sa virginité.
Il a fallu dix ans. L’emprise, la violence intérieure, le besoin de nettoyer ce sexe matin et soir, la peur de l’intimité, l’incapacité à fermer les yeux en présence d’un homme. Dix ans à redouter la date anniversaire, à écrire et réécrire encore ce qui est arrivé dans cette chambre d’adolescent. Dix ans de va-et-vient entre la victime et la survivante, de cheminement intérieur pour pardonner.
Elle a choisi la résurrection. Elle a rampé, d’abord, pour ramasser ses tissus palpitants. Elle a coupé ses cheveux ras, puis murmuré sa haine. Elle n’a pas participé à #metoo, mais elle a été féministe, comme une transcendance, une femme debout, elle a tenu sur ses jambes, elle a caressé son corps, elle a massé son âme, elle a cajolé ses peines, elle a essayé d’aimer.
Elle pensait à ça, il y a quelques mois, en t’écoutant lui raconter que tu as deux enfants. Elle pensait qu’elle a versé des océans sur ce qui n’est que ton « erreur de jeunesse ». Elle pensait à cet après-midi d’août, 2 ou 3 ans après, tu avais voulu la voir. Elle était venue tremblante. Tombé à ses genoux, tu avais demandé pardon. Tu disais l’avoir abîmée, ne pas t’être rendu compte. Elle acquiesçait, elle n’était qu’un champ de mines. Il ne s’agissait, encore une fois, que de toi. Tu n’as jamais utilisé le mot viol. Elle n’a jamais dit que ce n’était pas grave.
Elle ne sait plus, aujourd’hui, si te souhaiter ton anniversaire peut signifier autre chose qu’un suicide. Pourquoi y penses-t-elle ? Est-ce qu’il y a de la beauté dans la survie, est-ce qu’on peut se remettre d’une intimité raflée ?
Elle a grandi.
Elle a ramassé ses chairs, elle a recousu sa langue. Elle a mis des fleurs dans les touffes de cheveux arrachés. Des bracelets qui tintinnabulent autour de ses poignets maintenus de force. Elle a peint ses yeux en nacre, elle a chanté à tue-tête. Elle a voilé sa nudité séchée. Elle a terrassé le monstre, à force de respirations.
Elle a grandi – un autre mot pour dire : survécu.
Elle ne quitte plus le trottoir lorsqu’elle croise un jeune. Elle ne craint plus les espaces clos. Elle ne tremble plus lorsque ta chanson passe. Elle n’en veut plus à sa mère de ne pas l’avoir prévenue. Elle a baissé les paupières, ton visage n’est plus là.
Elle est si bien devenue une autre, qu’elle ne reconnaît plus ta voix au bout du combiné. Lorsque tu prononces son nom, un éclair la transperce. Il est trop tard, elle n’a déjà plus de béquille. D’illusions. Le meurtre existera toujours. Quels que soient tes regrets. Quelle que soit sa rêverie.
Il existera toujours quelque part au 7e étage, dans cette chambre minable, une collection de briquets. Un homme que personne n’a éduqué au consentement, une fille à qui personne n’a dit qu’elle pouvait refuser. L’enchaînement des événements, la suite en dominos de ses premières années l’adulte, survit malgré ses sourires.
Elle est une femme debout, qui n’enverra pas de message pour ton anniversaire. Parce qu’elle est d’un monde où les adolescentes s’offrent lorsqu’elles n’ont rien d’autre à offrir. Sur leurs peaux labourées, c’est tout un univers à reconstruire. Elle est d’un monde, où les adolescentes rebâtissent le rêve cellule par cellule, quoi qu’il en coûte au visage intérieur.

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