Le grand plongeon

Je t’ai vue t’élancer.
 
D’abord un orteil, la main qui ramasse les mèches de cheveux perlées de chlore pour les dissimuler sous le bonnet, la main qui vérifie que ta tante est bien à portée de sauvetage. Ceux qui ont déjà franchi le cap, s’amusent à bousculer, éclabousser, à faire des vagues autour de l’invincibilité ressentie quand on a enfin compris qu’on ne va pas disparaître.
 
Mais toi, ma fébrile lumière, ma douce prudente, depuis tes premiers jours. 
Toi et tes pas mesurés pour vérifier que le sol ne s’écroule pas. Toi et tes pauses d’observation quand on te presse en haut du toboggan. Tes jambes fortes, plantées dans le ciment, ton corps équilibré mais rarement téméraire. S’il arrivait quelque chose.
 
On nous répète que tu parles si bien.
Je réponds oui, elle a choisi la parole. Incarner son corps semble moins facile. On l’accompagne, je ne lâche jamais ta main, même quand les regards appuyés prétendent que tu irais plus vite si je ne te couvais pas comme une oie.
 
Je suis une maman joie. Je crois qu’on n’apprend rien de beau dans la terreur. Je me revois, huit ans, la dernière à ne pas savoir nager, poussée dans le grand bain devant mes camarades. L’instituteur pervers qui enlève l’échelle afin que je ne puisse pas remonter. Le grésillement des enfants spectateurs d’une scène de torture. 
La peur comme une enclume.
L’eau comme une menace. L’humiliation, brûlante.
Et toi, deux ans et demie, toujours dans la pataugeoire. Tu regardes les petits, tu prêtes ta bouée. Assortie aux brassards. Tu demandes un goûter, pour prendre des forces. Tu dis – tatie, on est parties.
 
Et tu t’élances. Mille fois, tu refais le chemin qui va des escaliers au bord de piscine trempé. Tu glisses sur ton ventre blanc, te coules dans l’eau délicieuse. Un mètre quarante d’envol sous tes pieds agités, un envol bleu bonheur. Et quand je tends les mains pour que tu saches que tu as un appui, tu me dis – moi toute seule !
 
Avec ce sourire de bandit qui balaye tous les bons conseils des adultes alentours.
Je sais bien, mon amour, que ton rythme intérieur sera toujours le bon. 
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