#Résistantes : Éthel, regardez-moi

« Regardez-moi. Je ne suis déjà plus là. J’avance, je disparais. Je m’efface aux courses de l’instant. J’ai mis ma robe rouge. Une broche en fleur de velours sur le col à droite. J’ai fouillé dans la malle, je n’ai pas retrouvé la blanche, la rouge faisait l’affaire. Regardez-moi, vraiment. Je veux dire, pas au travers. Regardez-moi dedans, et tout autour le monde qui ne s’arrête jamais de tourner pour une fille comme moi.  J’étais belle, avant. J’avais les cils longs comme des lianes souples, les hommes tombaient dans mon regard en milliers de petites fleurs sous le ciel accablant. Les hommes tombaient à plat ventre devant ma féminité scintillante, avant. Aujourd’hui, le rouge fait un peu marre de vin. Mais j’y crois, à la couleur de l’amour, j’y crois comme on croit au Christ. Avec ma terreur plein le ventre. Des milliers de bêtes qui grignotent mon courage, minute après minute

Je me fabrique du courage.

Je suis toute seule. Simplement seule, comme on l’est dans la vie, sans une tragédie à porter sur le dos pour apitoyer les foules. Je n’ai jamais été très entourée. Quand j’étais jeune, je faisais de l’ombre aux autres filles, les hommes ne voulaient pas de moi pour femme. Maintenant que je suis moins jeune, les femmes me regardent comme si j’étais responsable de tous leurs déserts affectifs, et moi, je réponds d’un sourire. Maman disait qu’un sourire peut toujours arranger les choses.

Un matin, je me suis installée ici, entre la confiserie et la poste. En me levant, rien n’avait vraiment changé depuis la veille. Le froid était doux. Il y avait des enfants dans la ville, je me souviens que ça devait être un mercredi, car leurs blousons multicolores, du loin de ma fatigue, me semblaient des guirlandes de boules chatoyantes ondulant sur les devantures. J’étais heureuse, je ne pensais pas devenir celle que je suis aujourd’hui.

Regardez-moi. Ça ne prend qu’une seconde. Regardez-moi quand je ne vous regarde pas, parce que mes yeux portent trop de verrous maintenant. J’ai peur de vous faire peur. Je me concentre pour anéantir cette faiblesse aussi, je pense au rouge un peu osé de ma robe et je souris, car il n’y en a pas beaucoup qui portent cette couleur ici.

Regardez-moi surtout le matin, quand il est tôt et que les boulangeries diffusent leurs parfums de beurre. A cet instant, je suis plus belle qu’il y a dix ans. Mes lèvres retrouvent leur éclat mordoré, mes joues acceptent un peu de rose et mes mains, plus gracieuses, ne se crispent pas sur mes poches. Tout est possible, le matin. Les gens s’agitent avec une énergie nouvelle, le monde fait sa rotation dans la magie des espoirs invisibles. La lumière pailletée est pour tout le monde, le matin. J’en prends une bonne louche, quand je m’installe, et ça m’habite quelques heures. Ceux qui me croisent ne trouvent dans mes yeux qu’une tiédeur respectueuse.

Chaque jour jusqu’à midi, demain a l’air possible.

Regardez-moi, je deviens invisible. C’est la vie qui fuit par mes yeux, il reste peu de temps. J’ai faim, aujourd’hui. Vous souriez. Vous souriez tous, comme s’il suffisait de sourire pour rencontrer quelqu’un, et je vous rends votre sourire, car je persiste à croire, moi, qu’offrir un peu de soi peut suffire. Je sais que j’ai tort, au fond. Je ne devrais pas vous rendre vos gentillesses, ça vous permet de ne pas regarder.

Certains sourires sont des alibis.

Quand j’étais encore libre, et que la jeunesse marquait tous mes gestes, et que mes cheveux sentaient la fleur d’oranger, et que j’avais encore le choix, j’aurais du convoler. Attraper un homme, comme ça se fait tous les jours, et lui promettre l’amour vivant. Quel homme fait la différence entre la passion et l’envie de sécurité ? Certains, oui. Mais ceux-là ne me regardent jamais, ceux-là me frôlent en levant les yeux au ciel. Je leur fais mal. Et curieusement, je m’en veux presque.

S’en aller comme ça, ce n’est pas juste. Vous n’entendez probablement plus ma voix, noyée sous les bruits de semelles, alors comment pourriez-vous me regarder au-dedans ? Vous y verriez que je n’ai pas d’excuse, que tout s’est enchaîné. J’avais tout et je n’ai plus rien, c’est arrivé si vite que je ne sais pas comment. Je ne crois pas que ce soit ma faute, la vie fait ses miracles et ses injustices. Il n’y avait personne, pour me sauver. Qui peut vivre totalement anonyme ? J’ai été ballottée d’un foyer à l’autre, sans jamais me plaindre. Je me contente de vos sourires, même s’ils ne se mangent pas. Je sais que c’est déjà un trésor immense, un peu de chaleur où enrouler mon corps à moitié absent du monde, trop maigre pour s’inscrire dans le cours des choses. Je le sais, tout ça, et pourtant je suis égoïste, je voudrais autre chose. Du pain. Du sucre.

Je sais que je meurs au dedans. Mon âme fatiguée et trop maigre se détache lentement du corps. Quand je ne serai plus qu’une forme accroupie, dans le froid qui griffe ma peau, je continuerai de vous tendre la main et de mendier ma survie.  Pour quelques pièces. Un ticket restaurant. Je ne verrai plus vos sourires compatissants, je verrai juste qu’ils ne sont pas de la monnaie. Je m’excuse d’avance pour ça. »

Septembre 2018 -© Man0umi, tous droits réservés

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